Cinéaste discret, Philippe Faucon touche dans le mille avec «Fatima», portrait d’une femme maghrébine et de ses deux filles en quête d’intégration dans la société française d’aujourd’hui. Un film apparemment tout simple, mais d’une justesse si rare qu’il ne peut provenir que d’une connaissance approfondie de son sujet. Sans oublier un souci plus directement politique de décrisper les débats, après avoir décrit, avant tout le monde, le parcours de jeunes terroristes islamistes dans «La Désintégration» (2011, un film alors moqué par «Charlie Hebdo»…).

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Le Temps: On vous connaît mal ici, malgré vos 25 ans de carrière et votre dizaine de films. Quel a été votre parcours?

Philippe Faucon: Ma jeunesse s’est déroulée entre Marseille et Aix-en-Provence, où en tant que provincial, je rêvais plus de films que je n’en voyais. C’était encore avant la vidéo, j’écoutais les émissions de radio consacrées au cinéma. Ce n’est donc qu’à l’université d’Aix, en Lettres, que j’ai commencé à voir les classiques et que j’ai enfin rencontré d’autres passionnés comme moi avec qui échanger. Puis en 1980, René Allio est venu pour «Retour à Marseille» et j’ai pu assister au tournage tout en donnant des coups de main. C’est là que j’ai compris ce que je voulais faire dans ma vie. J’ai suivi l’équipe à Paris où j’ai vécu de petits boulots tout en voyant énormément de films – pour moi, c’était vraiment le Pérou! J’ai raté deux fois le concours d’entrée à l’IDHEC et pour finir, j’ai appris le métier sur le tas, en faisant le régisseur et en réalisant mes propres films. Enfin, j’ai rencontré Humbert Balsan, qui a produit mon premier film, «L’Amour», en 1990, et les quatre suivants jusqu’à «Samia».

Comme bon nombre vos autres films, «Fatima» traite d’immigrés maghrébins…

Cela tient à mon histoire familiale, parmi des gens rapatriés en France qui se sont eux-mêmes retrouvés dans une situation «d’invisibilité». Je suis aussi marié avec une femme d’origine algérienne. Mes films parlent donc de personnes qui font partie de mon environnement. J’ai longtemps ressenti un profond décalage entre le cinéma français et la société dans laquelle je vivais, totalement sous-représentée, ou alors de manière fausse, stéréotypée, alors qu’il y aurait tant d’histoires à raconter!

C’est feu la productrice Fabienne Vonier qui a attiré votre attention sur un livre de Fatima Elayoubi, femme de ménage d’origine marocaine. Un matériau non narratif?

Il s’agit d’une sorte de journal intime poétique qui couvre une vingtaine d’années. J’ai donc mis un certain temps à comprendre ce que je pourrais en tirer. Pour dégager une structure narrative, j’ai tout autant puisé dans mes rencontres avec l’auteure, une personnalité extraordinaire qui a appris à parler et écrire le français sur le tard, par elle-même. Une femme partagée entre le désir de prendre la parole et le repli lié aux souffrances qu’elle a endurées. Je me suis inspiré d’autres parcours semblables et le reste est venu du travail avec les interprètes. Si cela ne prend pas vie avec eux, c’est inutile de s’accrocher à votre texte! Enfin, une troisième et dernière écriture intervient au montage, en organisant images et sons.

Cet aspect «tranches de vie», peu spectaculaire, n’a pas dû faciliter le financement?

C’est sûr. Moi, je sentais bien cette espèce d’héroïsme du quotidien, d’une mère qui se dévoue pour ses filles; la densité de ces personnages qui luttent pour s’intégrer ou simplement survivre. Mais évidemment, c’est le contraire même de ce qu’on prône aujourd’hui dans la profession: scénario béton» et casting «porteur». Or, pour donner vie à ce récit, pour que cela soit authentique, il me fallait des inconnus! Nous avons donc dû trouver une non-professionnelle, Soria Zeroual, qui puisse tenir le rôle de Fatima tandis que ses filles adolescentes sont jouées par des comédiennes débutantes. La seule exception est Isabelle Candelier, que j’avais vue chez Bruno Podalydès et qui convenait parfaitement pour le petit rôle de la bourgeoise qui emploie Fatima.

Comme souvent, le décor, lui, est plus indifférent…

Parce qu’on peut très bien imaginer ce type d’histoire dans d’autres villes que Lyon, où nous avons fini par filmer pour des raisons de production. Cela pourrait tout aussi bien se passer à Paris, Lille ou Marseille, où sont d’ailleurs tournés une partie des intérieurs. Il s’agit juste de banals HLM de périphérie d’où l’on va travailler dans le centre-ville. Dans «La Trahison», mon film sur la Guerre d’Algérie, le décor avait bien sûr plus d’importance. Mais ici, comme je n’ai même pas le budget pour filmer les déplacements, je me concentre sur l’essentiel.

Après un film d’hommes, «La Désintégration», vous avez voulu réaliser un film de femmes?

Je préparais «La Désintégration» quand j’ai reçu le livre et j’ai aussitôt senti que ce serait l’occasion de mettre en avant les personnages en retrait dans ce film-là. «Fatima» raconte des femmes qui ont en commun le besoin de s’affirmer, d’échapper à l’image que l’on a d’elles. Le père n’est pas absent et se soucie du devenir de ses filles, mais les parents se sont séparés… Il y a donc bien l’idée d’un correctif, parce qu’au fond l’immense majorité des immigrés vit plutôt ce type de réalité. Mais «un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse», n’est-ce pas? Cette fois, j’ai essayé de raconter la forêt qui pousse…

Vous avez toujours eu ce style tout en sobriété?

Même quand j’ai un sujet plus dramatique, je préfère l’ellipse et la rupture plutôt que les choses plus démonstratives. Cela doit être dans ma nature. J’ai toujours été plus touché par les cinéastes qui visaient à l’épure, comme Bresson ou Mizoguchi. Voyez tout ce que ce dernier arrivait à condenser en un seul plan! Alors, modestement, je cherche dans la même direction.