Faut voir

J’ai mangé Yvonne

Il y a Claudia, Urs, Willi, Yvonne ou Roberto. Les petits sont sagement alignés et vous regardent de leurs grands yeux ronds. S’ils pouvaient tendre les bras, on repenserait à cet orphelinat haïtien dans lequel les enfants criaient «Prends-moi» à tous les Blancs de passage. J’ai choisi Yvonne. Et je l’ai mangée.

Yvonne, Roberto, Urs, Willi et Claudia sont des lapins de Pâques en chocolat, dont les prénoms figurent en évidence sur l’emballage. Plusieurs grands magasins suisses ont ainsi humanisé leurs rongeurs. Mais pourquoi? Est-ce pour suivre le trend de Coca-Cola, qui a augmenté ses ventes après avoir nommé ses bouteilles Kevin ou Alexandre?

Visiblement, le consommateur apprécie de voir une partie de lui sur la canette, l’achète plus facilement, la prend en photo et fait tourner l’image. Mais rien qu’en France, la marque revendique 250 prénoms différents, ce qui concerne un nombre certain de potentiels acheteurs. Et ceux qui n’y figurent pas ont eu loisir de commander en ­ligne leur flacon personnalisé. La liste des lapins suisses est extrêmement moins fournie et s’il faut attendre qu’un Urs ou une Claudia passent devant le rayon… L’Office fédéral de la statistique a dénombré 26 387 Claudia parmi la population résidant côté alémanique ­entre 1902 et 2013 et seulement 2490 pour la Suisse romande. Les bêtes, sans doute, ont été conçues et baptisées outre-Sarine.

Mais alors quoi? L’opération semble d’autant plus hasardeuse qu’il est plus difficile de manger un animal auquel on a donné un nom. Cela dit, moi qui ai toujours eu du mal à entamer un lapin, j’ai terminé Yvonne. Il n’en reste qu’un emballage vide, avec quelques lettres ­dorées.