Beaux-Arts, rétrospective 2012

«J’ai poussé la porte qui était entrouverte»

Nos critiques racontent chaque jour leur année. Aujourd’hui, Laurent Wolf revient sur des rencontres marquantes avec des artistes

J’ai poussé la porte qui était entrouverte. J’ai descendu une ou deux marches, je crois. Et j’ai vu devant moi un formidable entassement de choses. Des piles et des piles de je ne sais quoi. Des rayonnages pleins jusqu’au mur du fond. Il fallait suivre un chemin étroit et sinueux pour atteindre une grande table et écarter des deux mains les verres vides et les documents pour y poser un enregistreur minuscule, un carnet et un stylo-bille. La chaise était bancale. L’homme en face, calme et fragile. Il s’est mis à parler; longtemps. Il a raconté près d’un demi-siècle d’histoire de l’art, de la fin des années 1960 à aujourd’hui; son histoire, celle de ses hasards, de ses amitiés avec quelques-uns des plus grands artistes de son temps; ses inventions, ses évitements qui sont également des prises de risque.

Qu’est-ce qui reste?

John Armleder a failli être emporté par une maladie du cerveau. Il en est revenu presque sage, presque. Il en parle. Il a fait, c’était avant puis après, des œuvres qui sont des images de circonvolutions cérébrales. Cela a-t-il un sens? Une prémonition (avant)? Un savoir (après)? Des bataillons de fantassins des sciences essaient de percer les secrets de ces circonvolutions. Certain d’entre eux font comme les généraux qui prétendent avoir gagné la bataille et qui l’auraient gagnée si Grouchy avait devancé Blücher. Dans l’atelier de John Armleder, ça ne gagne pas, ça sédimente. Ce n’est pas en lui, c’est en dehors. Le dedans est à peu près inaccessible. Sous cet angle, il est comme tout le monde. Et il a frôlé la mort comme tout le monde la frôle un jour ou l’autre avant de la rencontrer. Qu’est-ce qui reste?

L’instant de la décision

Au mois de juin dernier, juste avant Art Basel, la méga-foire d’art moderne et contemporain, John Armleder a réalisé, avec la rédaction, un numéro spécial du Samedi Culturel (LT du 09.06.2012). Il n’en était pas le rédacteur en chef invité. Plus. Il a bien sûr répondu à des questions dont les journalistes ont rédigé les réponses. Mais il a conçu une couverture et une œuvre originales. Il a créé des images glissées sous le texte imprimé. S’il faut que je ne retienne qu’une chose de mon année de journaliste, c’est celle-là, un moment silencieux, une attente, une action toute simple. John Armleder choisit la couleur de la Une avec l’aide d’un graphiste. Nous sommes trois. Nous regardons l’écran, tranquilles et silencieux. Quelques tests. Il dit: «Celle-là.» Et c’est juste. Avant on tâtonne. Ensuite, l’autorité de la chose faite est définitive. Ce n’est plus une idée mais une réalité, un objet. Ce qui compte en art, c’est l’instant de la décision.

Un moment d’hésitation

Pourquoi tel rouge plutôt que tel autre? Pourquoi ceci est devant et pas derrière? Pourquoi cela va de bas en haut et non le contraire? Pourquoi est-ce précis et pourquoi est-ce jeté sur la surface comme une chaussure dont on se débarrasse avant de monter sur un lit? Cima da Conegliano, auquel le Musée du Luxembourg a consacré une exposition, a commencé son œuvre à la fin du XVe siècle dans un style tenu par des architectures frontales où il installe ses personnages. L’esprit de son époque l’incite à bouleverser cet espace pour y intégrer la nature. Mais il hésite. Léonard de Vinci travaille plus de quinze ans sur sa Sainte Anne qui est présentée en ce moment au Louvre-Lens. Il ne la finira jamais. Perfectionnisme? Faute de temps? Il hésite sur la position des figures, sur le premier plan, sur les montagnes à l’arrière… La décision se dérobe. Un moment d’hésitation fixé pour l’éternité.

ö L’entrée dans la vie

J’ai suivi la conception et la réalisation de la première œuvre de la collection d’art contemporain que Le Temps propose à ses lecteurs, une sérigraphie de Sabrina Soyer et Sacha Béraud. Ces deux jeunes artistes étaient étudiants. Ils n’avaient été confrontés qu’à leurs pairs ou à des jurys professionnels. Quelquefois participé à des expositions. Ils n’avaient jamais conçu une œuvre destinée à la vente, à un public sans indulgence ni connivence. Il leur a fallu résoudre des problèmes aussi simples que brutaux. Faire une édition à 55 exemplaires homogènes qui corresponde à leur premier projet de telle manière qu’elle puisse être distribuée à ses acquéreurs. Le marché, d’un coup. Le passage de la société protégée des études aux vents tourbillonnants de la société réelle. Tenir. C’est-à-dire rester soi-même et être soi-même pour les autres. Encore des décisions à prendre. Je les ai vus entrer dans la vie.

ö Un drôle de type au XVe siècle

Le Retable de saint Pierre, peint par Konrad Witz en 1444 pour la cathédrale de Genève, est revenu dans les salles du Musée d’art et d’histoire genevois après des mois à l’atelier de restauration (LT du 15.12.2012). Je l’avais visité tout au début du travail, en 2011, alors que quelques centimètres seulement avaient été dégagés et que l’éclat de la peinture originale commençait à revivre dans la surface assombrie par les vernis et la saleté. Je l’ai revu récemment, splendide avec quelques rides, et j’ai regardé, émerveillé, les fantaisies de l’artiste, ses petits personnages perdus dans le paysage de La Pêche miraculeuse, ses ombres irrationnelles et ses constructions empiriques. J’avais l’impression d’être entré chez lui par effraction, de regarder par-dessus son épaule. Un drôle de type, utilisant toute la petite liberté que lui laissent les programmes iconographiques imposés par ses commanditaires. Un peu carré mais malin. Il était là, moi aussi. En sortant, j’ai tiré la porte. Je l’ai laissée entrouverte.

Pourquoi tel rouge plutôt que tel autre? Pourquoi ceci est devant et pas derrière? Pourquoi est-ce précis et pourquoi est-ce jeté sur la surface comme une chaussure dont on se débarrasse avant de monter sur un lit? ,,

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