Une torche vivante. Le jeune homme s’enfuit en courant tandis que les flammes jaillissent de son tee-shirt et de son masque à gaz. Cette image a été couronnée vendredi du World Press Photo 2018, premier Prix de la catégorie «Spot news». Le photographe vénézuélien Ronaldo Schemidt de l’Agence France-Presse l’a prise à Caracas au printemps 2017, alors que le pays était secoué par des émeutes. L’homme en feu, un étudiant de 28 ans, venait de faire exploser le réservoir d’une moto des forces de l’ordre. Après avoir subi une quarantaine de greffes, Victor Salazar est toujours en soin. Ce portrait est devenu l’allégorie d’«un pays qui brûle».

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Ce prix renoue avec la tradition du World Press Photo de raconter l’actualité toujours au plus près. Plusieurs polémiques ont éclaté ces dernières années au motif que le concours avait sacré des images trop éloignées de l’action pure et dure. En 2014, le premier prix était revenu à une vue de migrants africains brandissant leurs smartphones à Djibouti à la recherche de réseau. En 2015 au portrait intime d’un couple homosexuel dans une Russie répressive. L’an dernier en revanche, c’est l’incroyable triomphe de Mevlüt Altintas juste après qu’il a tué l’ambassadeur russe Andreï Karlov dans une galerie d’art à Ankara, qui était sacrée. On y voyait le policier levant un bras victorieux, le cadavre à ses pieds.

Témoigner ou secourir?

«L’homme qui brûle» pose aussi la question du rôle du photographe. Lorsqu’il assiste à une telle scène, doit-il témoigner de ce qui est en train de se dérouler sous ses yeux ou plutôt poser son appareil et venir en aide à la victime? «J’ai senti le feu dans mon dos et j’ai réagi par réflexe: je me suis mis à prendre des photos sans savoir ce que je photographiais. Ce n’est qu’au bout de quelques secondes que je me suis aperçu qu’il y avait quelqu’un qui brûlait», racontait hier Ronaldo Schemidt.

Pour cette édition 2018 du World Press Photo, le jury a examiné quelque 73 000 images envoyées par 4548 photographes de 125 pays. Le Temps a choisi quatre images primées cette année et a demandé à deux photographes romands, Guillaume Perret du collectif Lundi13 et Laurent Gilliéron de l’agence Keystone, de les commenter.


«L’appareil sert de filtre»

Le 3 mai 2017, José Victor Salazar Balza prend feu lors d’affrontements violents avec la police antiémeute lors d’une manifestation contre le président Maduro à Caracas au Venezuela.

Pour Laurent Gilliéron, chef photographe adjoint pour l’agence suisse Keystone, le sacre de cette photo est légitime: «L’ambiance, la lumière, le cadrage et la dynamique en font un instantané impressionnant, qui interroge toutefois. Est-ce que ce jeune manifestant vénézuélien a voulu bouter le feu ou est-il une victime? Cette photo représente bien notre métier: être au bon endroit au bon moment. Au risque de choquer, on pourrait la comparer à une photo de sport, où l’on doit être rapide, car la situation l’est aussi. Dans un moment comme cela, notre appareil nous sert de filtre. Comme nous savons qu’il y a un travail à exécuter, nous voyons au-delà de la situation dramatique.»


«Une photo intrigante»

Spécialisé dans les portraits, le photographe neuchâtelois Guillaume Perret se retrouve dans ce travail effectué sur des travailleuses du sexe russes. «Cette photo est intrigante. On ne la comprend pas bien, et c’est ce que j’apprécie. On voit qu’elle n’est pas prise sur le vif, qu’elle est posée, mais en même temps le modèle a une attitude et une émotion qui lui appartiennent et un abattement qui n’est pas surjoué. Dans ce genre de photos, 90% du travail est effectué dans le contact, la mise en confiance et l’explication du sujet au modèle. Il s’agit ensuite de trouver une ambiance, un éclairage, un cadrage. Tout est à créer.»


«L’instinct contrôlé»

Scène d’étreinte durant une manifestation dénonçant une bavure policière dans le Minessota. Guillaume Perret, photographe pour le collectif lundi 13, s’est imaginé quelle était l’intense émotion derrière cette embrassade: «Même si l’on ne sait pas de quel sentiment il s’agit, on comprend très rapidement la photo. Elle représente le savoir-faire et l’instinct contrôlé du professionnel en reportage. Ici, l’art consiste à réagir, savoir capter, se placer très près des sujets et mettre en forme. Le photographe a conscience de l’homme à gauche qu’il a inclus dans l’image. Son poing levé fait écho au poing du premier plan.


«Ne pas devenir banal»

Ces réfugiés rohingya sont morts noyés dans un naufrage aux abords du Bangladesh. Pour Laurent Gilliéron la photo des corps prise par le photographe retient forcément l’attention: «Cette photo est du même genre que celle d’Aylan, le petit garçon noyé sur la plage. Elle choque et ne peut pas mettre tout le monde d’accord. Elle est pourtant nécessaire pour que le grand public se rende compte de cette crise migratoire. Il y a toutefois un respect des morts dont on ne voit le visage. C’est une preuve qu’on n’est pas obligé de tout révéler pour attirer l’attention. Pour ne pas devenir banales, ces photographies doivent rester rares.»