Le film est un peu long, mais il offre des ruptures de ton et du champ à ses acteurs. «J'ai cherché à créer quelque chose qui s'approche du conte arabe, expliquait son réalisateur Abdellatif Kechiche en janvier à Paris. Raconter avec un plaisir plus contemplatif. J'aime les digressions des Mille et une Nuits.» De facto, La Faute à Voltaire, premier film de son auteur, fourmille d'instants suspendus. Un film système D pour la chronique d'un système D, celle du quotidien de Jallel, un immigré clandestin à Paris, de foyers en associations (tournage sur les lieux réels), jusqu'à la rencontre, fraternelle, avec d'autres exclus, déshérités, abonnés des traitements psychiatriques. Une population en marge.

«J'ai cherché à partager avec le spectateur le sentiment d'un immigré.» Cette déchirure, Abdellatif Kechiche, d'origine tunisienne, l'a déjà exprimée plusieurs fois à l'écran. C'est en partie lui, en effet, qui ouvrait la porte du cinéma français à la culture maghrébine en 1984, dans Le Thé à la menthe d'Abdelkrim Bahloul. Il y tenait le rôle principal. «Certains acteurs, comme Sami Bouajila, m'ont dit que le film et mon interprétation leur avaient donné l'envie d'être acteur.» Saïd, dans Les Innocents d'André Téchiné (1985), c'était aussi lui.

Milieu social

Pourtant, Kechiche se souvient surtout que Le Thé à la menthe avait été très difficile à monter. Il le dit d'autant plus volontiers que lui aussi, quinze ans plus tard, a dû se replier sur les moyens du bord: pellicule 16 mm, six semaines de tournage au lieu de neuf. «Le cinéma est une activité toujours aussi difficile pour les gens issus de l'immigration. Faire du cinéma ou du théâtre correspond encore à un certain milieu social. On trouve plus facilement un stade de sport qu'un conservatoire d'art dramatique. Tout est encore à conquérir. Mais sans combat: ça va se faire naturellement. C'est en train de se faire. Regardez les comédiens Sami Naceri ou Jamel Debbouze: ils sont là. Ils existent et sans doute qu'à leur suite d'autres existeront, toujours plus nombreux.»

A l'origine, La Faute à Voltaire faisait partie des trois scénarios originaux que Kechiche avait proposés à des maisons de production. Il se trouve que, parmi eux, celui-là, seul à trouver un financement, était aussi le seul à parler d'immigration. «Il y a peut-être une fatalité à ce qu'un Maghrébin ne trouve de quoi faire un film que s'il parle de ses racines.» Le cinéaste compte beaucoup sur La Faute à Voltaire: un succès lui permettrait d'envisager la réalisation de ses deux autres projets. «Il faut que nous puissions nous émanciper des sujets obligés. Depuis vingt ans, nous sommes confinés à des problèmes spécifiques, comme la banlieue ou l'immigration. J'en ai souffert. J'ai souffert de ne pas être digne de jouer Hamlet. J'ai souffert que la nationalité d'un acteur détermine les personnages qu'il a le droit d'interpréter. Même si ce n'est plus le cinéma français colonialiste d'avant-guerre, la situation n'a guère évolué.»

LA FAUTE À VOLTAIRE, d'Abdellatif Kechiche (France 2000), avec Sami Bouajila, Elodie Bouchez.