Festival

«J’ai toujours voulu aider les artistes à créer»

A la tête de La Bâtie Festival de Genève, Alya Stürenburg Rossi signe son ultime édition. Rencontre avec un oiseau de nuit farouche qui a su imprimer sa marque

Dans une semaine, ce sera le début de la fin. Une décennie qui prend le large. Alya Stürenburg Rossi lancera vendredi 1er septembre son ultime Bâtie en tant que directrice. Dix ans après son intronisation, elle savourera encore ce privilège: se glisser incognito dans la foule, sentir ses impatiences et sourire à l’idée que c’est elle qui tire les ficelles d’un rendez-vous très coté. Début juillet, le très distingué The Guardian ne mentionnait-il pas l’événement dans sa liste estivale des dix meilleurs festivals européens? Révérence, donc. Et petit verre de Spritz, non?

Mais ce mardi matin, la joie a plutôt le goût du sirop grenadine. Alya rentre de vacances, elle en a encore l’écume dans les yeux. Chaque jour, sur la plage, elle a sculpté dans le sable des canapés design pour ses deux petites. Elle a modelé la matière comme quand elle était étudiante aux Beaux-Arts à Genève. Et elle a oublié que La Bâtie, c’est vingt ans de sa vie, qu’elle y est entrée par la porte de service comme attachée de presse, qu’elle y a décroché des galons de programmatrice du théâtre et qu’elle en a pris la direction en 2007 dans une ambiance à la Richard III – le directeur de l’époque, le Catalan Maurici Farré, était écarté sans ménagement.

Un rituel de rentrée

Posée dans le fauteuil de son bureau, cette discrète ressemble, on le jurerait, à l’adolescente qu’elle a été, curieuse de tout, mais prudente; à l’affût, mais comme le panda dans son arbre; passionnée, mais en sourdine. «La Bâtie, c’est un rituel de rentrée. Les spectateurs retrouvent à Genève, reprennent leurs marques. C’est une bulle temporelle: on retourne dans les salles et on espère toujours un choc, une joie, une entaille en forme de question.» «Transmission» est le mot d’ordre de son ultime bouquet de spectacles – une quarantaine de pièces, concerts, performances. C’est passe-partout. Mais elle le défend bien.

Retour vers le futur

«Bien sûr qu’une thématique, c’est toujours artificiel, reconnaît-elle. Au départ, j’avais une certitude, je voulais faire une belle place à la compagnie l’Alakran et à Oscar Gomez Mata. Et accueillir de nouveau la troupe belge Peeping Tom. Après, j’ai constitué ma nébuleuse et j’ai constaté que beaucoup d’artistes reviennent sur la tradition de leur art, qu’ils ont besoin de ce retour au passé pour parler d’aujourd’hui et se projeter dans le futur. C’est le cas notamment de la jeune chorégraphe sud-africaine Dada Masilo qui ficelle sa version de Giselle. Parallèlement, des créateurs s’intéressent à la filiation: la danseuse Ruth Childs s’empare de pièces de sa tante, la chorégraphe Lucinda Childs. La transmission, ça recouvre tous ces gestes.»

Un élevage de mouches

«Alya, que faites-vous mieux aujourd’hui qu’il y a dix ans?» «Je fixe mieux mes priorités. Et je ne me laisse plus décontenancer par les exigences des artistes. Il y a deux ans, la performeuse espagnole Angélica Liddell nous demande au dernier moment de lui trouver pour son spectacle trois figurants manchots et un élevage de mouches. A priori, on n’a pas ce genre d’article dans son magasin. Mais nous avons trouvé et élargi ainsi notre carnet d’adresses.»

Dans ses motifs de fierté, elle avance le rajeunissement du public – des étudiants de plus en plus nombreux – et le positionnement du festival dans un réseau où se côtoient le Kunstenfestival des arts de Bruxelles, le Zürcher Theater Spektakel de Zurich, le festival d’Automne à Paris, le Théâtre de Vidy aussi, sans oublier le Théâtre de Bonlieu d’Annecy. La ligne esthétique de La Bâtie est pointue, souvent passionnante, hallucinante parfois, mais trop sombre aussi, voire désespérée, soupirent les détracteurs.

«La Bâtie est un festival d’arts de la scène qui privilégie des créateurs qui pensent le monde et qui expriment leurs inquiétudes, voire leurs désaccords. Il se peut que notre réalité soit désespérante, mais ils ne sont pas forcément pessimistes. Ils alertent, ils exposent la noirceur des choses et ça peut être drôle.» Parce qu’elle paraît avoir fait vœu de sévérité, on lui demande ce qui la fait rire. Elle cite l’humoriste Pierre Desproges et sa fameuse chronique La Minute nécessaire de Monsieur Cyclopède – sur France 3, dans les années 1980. Mais aussi ce déprimé magnifique de Benoît Poelvoorde.

Alya Stürenburg Rossi s’habille souvent de sombre, comme pour se faire oublier. Etudiante aux Beaux-Arts dans les années 1990 à Genève, elle réalise qu’elle ne veut pas être artiste, mais qu’elle «veut aider à créer». Elle apprend à regarder, confie-t-elle, avec sa professeure, la plasticienne Carmen Perrin qu’elle aime profondément. Elle imagine des dispositifs qu’elle appelle «conversations.» A la Bâtie, c’est ce qu’elle fait: susciter, par ses choix, des conversations. Ne comptez pas sur elle pour trop s’en mêler. Elle cultive son droit de réserve, pose-t-elle comme une moniale. Et soudain, elle éclate d’un merveilleux rire de plage.


La Bâtie en cinq coups d’éclat

L’artiste qui monte: L’acteur et metteur en scène Mohamed El Khatib raconte quelque chose de sa vie dans des pièces au dispositif subtil – Finir en beauté, du 12 au 14 septembre; L’amour en Renault 12, les 14 et 15 septembre, tous deux au Théâtre du Grütli.

L’invitée surprise: La chorégraphe philippine Eisa Jocson raconte comment le parc de Walt Disney à Hongkong pille le Ballet Philippines – Your Highness, les 5 et 6 septembre, à la Salle du Lignon.

La jeunesse en feu: Mathieu Bertholet, directeur du Poche, dirige la comédienne Rébecca Balestra dans 4.48 Psychose, texte halluciné de Sarah Kane, escortée par les danseurs du Ballet Junior – Poche, dès le 11 septembre.

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