Photographie

«J’ai voulu montrer le fun de Guantánamo, selon les GI»

Debi Cornwall a plaqué son métier d’avocate pour photographier la prison américaine à Cuba et ses anciens détenus. Une vision inédite

Le mot appelle une image, toujours la même. Des hommes en combinaison orange, agenouillés sur un sol gris et entourés de grillages. Debi Cornwall ne les montre à aucun moment. La photographe, ex-avocate, a travaillé durant trois ans sur Guantánamo; elle en livre une vision inédite, à découvrir au Centre de la photographie, à Genève.

Trois chapitres

Dans le premier chapitre de son travail, la New-Yorkaise présente les décors du camp surnommé Gitmo, dans une esthétique quasi-publicitaire: place de jeux ou piscine destinées aux enfants des gradés américains, bowling ou transats pour détendre les soldats, cigarettes en duty free. La prison est montrée à travers une cage vide, un lit en béton ou un fauteuil pour forcer l’alimentation. Les humains sont absents, hormis quelques soldats montrés de dos comme l’exige le règlement. La deuxième section aligne sur fond blanc les objets vendus dans la boutique de souvenirs: peluches, balles de golf, vêtements pour bébés, estampillés «I ♥ Gitmo».

La dernière présente des anciens détenus, de dos également, ainsi que quelques bribes de leur histoire. Des documents officiels, classifiés ou non, complètent le dispositif. 780 prisonniers sont passés par Guantánamo depuis son ouverture fin 2001. 41 sont encore sur place, dont 5 ont été blanchis sous la présidence de Barack d’Obama mais n’ont pas trouvé de terre d’accueil. L’ex-président avait promis de fermer ce lieu de non-droit. Donald Trump a évoqué l’idée de le remplir à nouveau.

Le Temps: Comment passe-t-on d’avocate à photographe?

Debi Cornwall: J’ai travaillé comme photographe pour l’agence AP durant ma dernière année de fac puis j’ai rejoint un bureau d’avocats. Je me suis spécialisée sur les cas de personnes disculpées et libérées grâce à des preuves ADN, avec un focus sur les failles du système judiciaire et la mauvaise gestion des métiers impliqués, comme les policiers. J’ai fait cela pendant douze ans, c’était un combat quotidien et très lourd. Je me suis rendu compte qu’il fallait que je change de vie car cela devenait trop; j’étais motivée par la hargne en permanence. J’ai eu envie de rester engagée, mais différemment. J’ai pris trois mois sabbatiques pour voyager. A mon retour, j’ai quitté le bureau. Lors d’un dîner avec un ami avocat représentant des prisonniers de Guantánamo, j’ai pensé à un travail photographique sur les détenus libérés car la problématique était la même que pour mes anciens clients.

– Mais pourquoi la photographie?

– J’avais envie d’exercer une autre partie de mon cerveau. Travailler visuellement présente l’avantage de pouvoir aller contre les idées préconçues, de faire réfléchir les gens. Un avocat peut changer la vie de ses clients, pas les idées reçues.

– Comment avez-vous procédé?

– J’ai commencé par neuf mois d’enquête. Mon métier d’avocate m’a beaucoup aidée. Puis je me suis rendue trois fois à Guantánamo, pour quelques jours. Chaque matin, mes images étaient passées en revue. Lors du dernier séjour, j’ai obtenu l’autorisation de photographier en argentique, à condition de développer sur place. Mon idée n’était aucunement de contourner le règlement. Au contraire, je l’ai appliqué scrupuleusement afin de ne pas être exposée à la censure, et en ai joué sur mes images. J’ai par exemple choisi de photographier les ex-détenus de dos, comme le veut l’obligation sur l’île. C’est une manière de montrer comment cette histoire les poursuit.

Lorsque je suis arrivée au camp, mon escorte militaire m’a dit que Guantánamo était un endroit «avec beaucoup de fun». Je lui ai demandé de me montrer cela. Ce lieu est totalement contrôlé. Puisque je ne pouvais pas montrer ce qui se passe dedans, j’ai décidé de montrer ce que l’on donne à voir. Chaque image peut être lue comme une sorte de test de Rorschach; il y a différentes interprétations possibles. Je veux que chacun décide de voir ou non. Les documents sont là pour apporter une mise en contexte.

– Pourquoi avoir photographié les souvenirs en vente dans la boutique?

– Ces objets sont destinés aux militaires, à leurs proches, aux journalistes, aux juges, aux familles des victimes, aux ouvriers des nombreux chantiers d’agrandissement… C’est un condensé du mode de vie américain mais cela montre également la fabrique du consentement, le jeu que nous jouons. Guantánamo a été ouvert en notre nom, au nom de notre sécurité à tous.

– Comment vivent les ex-détenus que vous avez retrouvés en France, en Algérie ou en Albanie?

– C’est très compliqué. J’ai par exemple rencontré un Tunisien et un Yéménite qui ont passé douze ans là-bas. Ils vivent aujourd’hui dans un petit village slovaque. Ils ont un logement, des cours de langue et de quoi se nourrir pendant trois ans, ensuite plus rien. Djamel, un Berbère, habite lui chez son frère à Alger. Il ne trouve pas de travail en raison de son passé et porte toujours les baskets noires de la prison. Les Ouïgours déplacés en Albanie ne possèdent pas de carte d’identité; ils ne peuvent donc pas passer leur permis de conduire, ouvrir un compte en banque, voyager ou même acheter un abonnement téléphonique.

Tous ces gens ne désirent qu’une chose: une famille, un boulot, de la sécurité. C’est beaucoup moins que ce que nous demandons eu Europe ou aux Etats-Unis. La résilience tient beaucoup à l’entourage – je l’ai vu dans mon ancien métier –, or ceux de Guantánamo sont coupés de tout.

– Votre livre paraît en anglais et en arabe, pourquoi?

– Je voulais être en dialogue avec les personnes les plus affectées par ce sujet. Et c’est un subtil rappel au monde anglophone et européen que l’on ne résoudra pas la question terroriste tout seuls.

– Sur quoi travaillez-vous actuellement?

– Un nouvel examen de la puissance américaine, où il est question des divisions entre nous et l’étranger. Il y a là aussi une grosse part de recherches mais je ne souhaite pas en dévoiler plus pour le moment.


Debi Cornwall: Welcome to Camp America, jusqu’au 14 mai 2017 au Centre de la photographie de Genève.

Livre en anglais et arabe aux éditions Radius Book.

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