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«J’aimerais me pencher sur les livres fascistes italiens»

Martin Parr expose ses livres de photographie chinois. D’autres collectionneurs présentent leurs inventaires étranges

«J’aimerais me pencher sur les livres fascistes»

Arles Martin Parr expose ses livres de photographies chinois

D’autres collectionneurs présentent leurs inventaires étranges

Martin Parr aime se moquer des touristes et des masses moutonnières. Ceux-là seraient un parfait sujet pour le photographe britannique. Ils s’entassent dans de petites pièces, jouent des coudes pour approcher les œuvres exposées par les Rencontres d’Arles, qu’ils essaient de déchiffrer à l’aide de lampes de poche. Régulièrement, l’un éblouit l’autre lorsqu’il se retourne, baladeuse à la main. Soudain, une dame s’agite: «Je ne comprends pas. J’ai dû me tromper; c’est où Martin Parr?» C’est ici, chère Madame, sauf que ce ne sont pas les clichés réalisés par l’ironique Britannique, mais ceux qu’il collectionne. La groupie tourne les talons, déçue. Les autres se plongent dans les livres de photographies chinois patiemment amassés.

Présentées sous verre, sous forme de diaporamas ou affichées au mur, les pages se révèlent passionnantes, parce qu’à travers elles défile l’histoire du pays. Des premiers ouvrages descriptifs publiés par les missionnaires étrangers ou les soldats des puissances coloniales aux livres illustrant l’invasion de la Mandchourie côté chinois et côté japonais, en passant par les écrits de propagande communiste. Ceux-là sont les plus intéressants, évoquant le culte de Mao, la rééducation des contre-révolutionnaires, la grandeur du pays ou même les différentes infections pouvant affecter la langue – brochure de salubrité publique éditée par le Département de la santé. Régulièrement, des personnages sont découpés ou gribouillés sur les clichés, par exemple Lin Biao, dauphin du Grand Timonier tombé en disgrâce en 1971. Les propriétaires des bouquins devaient suivre le vent du régime et mettre à jour la liste des répudiés, sous peine d’être accusés de déviance.

La plongée dans l’histoire, à travers les images et leur mise en scène est saisissante. On en oublierait presque que l’on regarde l’exposition dans le noir. Une bizarrerie inconfortable imaginée par le festival pour habiter temporairement un immeuble, dont l’éclairage «normal» requis pour une exposition aurait coûté bien trop cher pour une saison. Heureusement, Martin Parr – éternel short, chemisette et sandales aux pieds – a préféré la lumière du jour pour nous accorder une interview.

Le Temps: Pourquoi cet intérêt pour les livres de photographies chinois?

Martin Parr: Cela fait plus de trente ans que je collectionne les livres de photographies. La Chine est l’un des pays les plus importants économiquement, culturellement et politiquement. Je devais me pencher sur sa production. Je me rends régulièrement dans ce pays depuis les années 1980, j’y ai exposé pour la première fois en 1986. J’allais souvent aux marchés aux puces mais je ne pouvais pas déchiffrer les titres et les textes des livres. Ruben Lundgren, du collectif WassinkLundgren dont j’avais soutenu un livre l’année précédente, s’est installé à Pékin en 2007 pour apprendre le mandarin. Je lui ai demandé de m’accompagner aux puces. C’est ainsi que nous avons démarré la collection. Et sept ans plus tard, nous présentons cette exposition.

– Comment choisissez-vous les livres?

– On prend les meilleurs! Les plus intéressants, les plus signifiants historiquement ou les plus esthétiques. L’histoire de la photographie est très subjective.

– Que peut-on apprendre à travers un livre de photographies?

– C’est une histoire du médium évidemment, mais aussi celle du pays. Il est passionnant, en Chine, de mettre en regard les livres d’avant ou après la révolution. Il était absolument impossible d’éditer quoi que ce soit en dehors du parti durant la première période communiste, mais les ouvrages étaient d’une incroyable qualité. Depuis la «Renaissance», on trouve des livres d’artistes magnifiques, parfois faits à la main. L’épisode mandchou est également intéressant à lire à travers les livres chinois d’un côté, japonais de l’autre. Tout cela offre une très bonne réflexion sur l’Etat.

– Comment vivez-vous l’exposition de votre collection au grand public?

– Je trouve très excitant de partager mes trouvailles avec les gens. L’audience est bonne parce que l’on redécouvre les livres de photographies depuis une dizaine d’années.

– Pourquoi avez-vous démarré cette collection de livres de photographies il y a trois décennies?

– Je collectionne aussi les tirages mais les livres sont plus importants, car ils représentent le moyen de faire voyager la photographie, de la faire connaître. C’était primordial avant Internet. Un livre de photographies pouvait changer une vie! Il y a tant de manière de présenter les images, de raconter; c’est cette mise en scène que je trouve passionnante. J’ai démarré il y a 33 ans, mais c’est lorsque je suis entré à Magnum, en 1994, que cela s’est accéléré; j’avais alors les moyens de voyager plus et d’acheter plus. C’est devenu très addictif.

– Vous avez publié une «Histoire des livres de photographies» en trois volumes. Votre collection touche-t-elle à sa fin?

– Une collection n’est jamais terminée, je m’excuse par avance! J’aimerais maintenant me pencher sur les livres fascistes italiens et les ouvrages publiés en Iran pendant la guerre. Je pense qu’il y a des choses intéressantes également à Taïwan, en Indonésie…

– Quel est le livre qui vous a marqué, en tant que jeune photographe ou jeune aspirant photographe?

– Garry Winogrand. J’étais tellement excité par ses images, sa narration et l’énergie mise dans son travail.

– Beaucoup de jeunes photographes éditent désormais leurs livres en ligne. Un crève-cœur?

– Oui, ils le font. Mais quel est le photographe qui ne voudrait pas voir publier son travail sur papier? Un livre est là pour toujours, contrairement à un ordinateur.

– Quels sont vos projets?

– Je travaille sur quatre livres qui sortiront à l’automne, l’un sur Hongkong, un autre sur Hanovre, puisque c’est de là que vient la famille royale du même nom qui a longtemps régné sur la Grande-Bretagne, un troisième sur le Black Country et un dernier sur un festival de musique britannique.

Les livres de photographies chinois . Martin Parr et WassinkLundgren, jusqu’au 21 septembre au Bureau DesLices, Rencontres d’Arles. www.rencontres-arles.com

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