Le Temps: Pourquoi créer une fondation?

René Burri: L’idée était là depuis un moment. Lorsque l’on va vers les 100 ans, on commence à se demander ce qu’il adviendra de nos dizaines de milliers de photographies. Magnum est toujours là mais le contexte a radicalement changé avec les nouvelles technologies. Ce qui n’est pas sur ordinateur n’existe pas. J’ai déjà numérisé beaucoup mais évidemment pas la totalité. Je parcours la planète depuis cinquante ans, à raison d’environ deux tours du monde par année; je retrouve des images dans tous les coins. Je ne sais même pas combien j’en ai! J’aimerais que tout cela ne se perde pas et me survive. Je souhaite clarifier la situation pour mes enfants également. Et puis cette structure m’offre plus de liberté pour mener mes projets personnels. Il y a encore un énorme travail d’éditing à faire à partir de mes photographies et il est important de s’y atteler pendant que ma mémoire fonctionne encore.

– On dit que Zurich a refusé vos images.

– J’ai effectivement essayé Zurich mais c’est une ville plus financière que culturelle. J’ai rencontré des architectes, des institutions, personne n’avait le fric pour me construire un petit musée ou un cabanon en montagne, personne n’avait de lieu pour stocker mes négatifs. J’étais ami avec le directeur du Kunsthaus, qui a programmé ma première rétrospective en 1984, mais il est ensuite parti à Bâle. Lui m’a conseillé la Fotostiftung de Winterthour. Je n’ai pas voulu; ils possèdent un tel fonds que je me serais retrouvé complètement perdu dans leurs catacombes. J’ai évoqué mon désespoir à Sam Stourdzé, qui a contacté Anne-Catherine Lyon. Tout s’est fait en quelques mois. C’est formidable. Je suis ravi et soulagé. Lausanne est une ville relax et se trouve sur le chemin entre Paris, où je vis, et Zurich!

– Avez-vous dû négocier ferme avec Magnum?

– Pas du tout, ils continuent à gérer mes archives et les relations avec la presse. Je reste membre de l’agence, mais je ne suis plus un membre votant, ce qui diminue mes taxes et augmente ma liberté. J’y suis depuis cinquante ans, il était temps de prendre un peu ma retraite!

– Outre vos milliers de photographies, qu’allez-vous remettre à cette fondation?

Un maximum. Mes appareils photo, mes carnets, mes croquis et mes collages. Il y a tellement de choses. Je viens de jeter 200 kg de Kodachromes, je ne peux quand même pas tout garder.

– Quels sont les projets sur lesquels vous travaillez actuellement?

– Le livre qui accompagne l’exposition du Musée des Suisses dans le monde – des portraits de Tinguely, Giacometti ou du Corbusier – doit sortir ces jours. Je prépare la publication d’une trentaine de petites monographies thématiques sur le Brésil, l’architecture ou encore la littérature. Je suis en train d’écrire quelque chose sur toutes les photos que je n’ai pas prises. Je vais également sélectionner une série représentative de mon travail en vue d’une rétrospective qui sera programmée d’ici à quelques années dans le nouveau musée lausannois.

Les autres actualités suisses de René Burri:

Exposition Doppelleben, Museum für Gestaltung de Zurich, jusqu’au 13 octobre. Sur la «double vie» du photographe, en noir et blanc et en couleurs.

Utopia, Musée des Suisses dans le monde, à Penthes, du 15 juin au 15 décembre. Des portraits de Tinguely, Giacometti ou du Corbusier.

Nuit des images, le 27 juin au Musée de l’Elysée, à Lausanne. Une célébration sur grand écran des 80 ans du Zurichois.