«Ne pas aller en prison/ne pas se couvrir de dettes/ne pas se survivre.../Merci Seigneur/s'il y a tant de choses/à te demander/Rêves malpropres, songes creux/avilissant babil/Merci Seigneur/de ne pas m'écouter.» Ils sont pourtant nombreux, en Russie, à écouter Vera Pavlova, devenue, en 10 recueils publiés, l'une des principales, si ce n'est la principale, poétesses russes contemporaines. Elle est traduite dans une dizaine de langues, a un fan-club sur Internet, et un opérateur de téléphonie a choisi ses vers pour inaugurer un nouveau service: l'envoi quotidien d'un poème par SMS.

Aujourd'hui, Vera Pavlova séjourne en Valais, à Rarogne, dans une demeure historique appartenant à l'Etat du Valais, qui l'a invitée en résidence. Musicienne et musicologue, elle avait d'abord songé à devenir compositrice. Mais entre-temps, un déclic a eu lieu: «J'ai commencé à écrire à 20 ans, à l'hôpital où j'étais en train d'accoucher de ma première fille. Je dis souvent que mon activité créatrice est le résultat d'un traumatisme post-accouchement prolongé. Ecrire est devenu, depuis, une forme de survie physique.» Le titre de son premier recueil, L'Animal céleste,vient d'une autre naissance: «J'ai volé cette expression au père de ma seconde fille, qui assistait à l'accouchement. L'animal céleste, ce n'était pas une métaphore: en face du lit il y avait une grande fenêtre, c'était la nuit, dans les moments critiques, le père regardait par la fenêtre, dans laquelle il a vu naître cet enfant comme un navire entrant dans un ciel rempli d'étoiles. Ça ressemblait à la première sortie dans l'espace du cosmonaute Leonov.» Vera Pavlova raconte qu'aujourd'hui en Russie, «même s'il existe encore de nombreux lecteurs et que certains parlent même d'un nouvel âge d'or, poète ce n'est plus une profession prestigieuse». Et d'expliquer qu'«au temps de l'URSS, il y avait deux catégories de poètes, ceux qui étaient couverts de prix et d'honneurs et auxquels on offrait des datchas, et ceux qu'on envoyait en prison. Aujourd'hui on n'envoie plus en prison, mais on n'offre plus non plus de datcha.» Concise - «La balance/Sur un des plateaux la joie./ Sur l'autre le chagrin./ Le chagrin est lourd./ Voilà pourquoi/la joie est plus haute» - et paradoxale - «Je sais déjà/que la mort n'existe pas/mais je ne sais pas encore/comment en faire part/au défunt» - la poésie de Vera Pavlova est souvent présentée comme érotique et féministe, ce qu'elle nuance: «S'il y a un thème dans mes vers, c'est plutôt la vieille controverse entre l'âme et le corps, qui, en langue russe, était toujours vue du côté de l'âme. Je me fais l'avocat du corps, car dans la poésie russe, il a toujours été une victime.» Ce qui ne l'empêche pas d'écrire: «Et Dieu vit/que cela était bon/Et Adam vit/que c'était excellent/Et Eve vit/que c'était passable».

Il y a cinq ans, dans une interview, Vera Pavlova disait que la chose la plus significative pour elle dans la vie était «la façon dont une femme se développait à partir d'un enfant asexué». «Ça reste vrai. Je ne crois pas que ce chemin se termine quand on cesse d'être une jeune fille, quand on perd sa virginité, c'est un chemin qu'on traverse toute sa vie. Peut-être que ce n'est pas donné à chaque femme, mais les vraies femmes n'arrêtent jamais, jusqu'à la fin, jusqu'à la mort. Ce sont des femmes que, même très âgées, il est impossible d'appeler vieilles. Alors on dit que ce sont des folles. J'aimerais bien qu'un jour on m'appelle vieille folle.»

Elle dit aussi son bonheur d'être ici, à Rarogne, près de la tombe de Rilke: «Il y a des gens morts qui font tellement partie de notre vie qu'on voudrait leur faire des cadeaux. Pour moi, Rilke est un de ces hommes. Depuis l'âge de quinze ans, sur ma table, il y avait toujours un extrait de ses poèmes, c'était comme un substitut de prière matinale.»

Mardi soir, à l'Université de Genève et à l'invitation de Georges Nivat, Vera Pavlova donnera une lecture publique de ses poèmes, une tradition encore très vivace en Russie: «A Moscou on peut trouver chaque soir deux ou trois manifestations de ce genre, et le plus étonnant c'est qu'il y a chaque fois du monde. Pour moi c'est juste une torture.» Mais faut-il toujours croire les poètes? «...Ainsi, gémissant sous la main de l'homme,/le jeune vagin implore pitié,/mais son désir est qu'il n'y ait pas de pitié./Moi, j'implore: «Epargnez-moi de vivre en Russie!»/Mais je le sais: grâce à Dieu, je ne serai pas exemptée.»

Lecture de Vera Pavlova, mardi 21 novembre, Uni Bastions, Genève, auditoire B111, à 20h30.

Ouvrage en français: L'Animal céleste, anthologie traduite par Jean-Baptiste et Hugo Para, Éd. L'Escampette, 2004.