roman

Dans «J’aimerais tellement que tu sois là», Graham Swift peint la fin d’un monde, celui de l’Angleterre rurale

Le romancier brosse un tableau magnifique de la campagne anglaise avant qu’elle ne soit laminée par la mise à mort du bétail dans les années 1990

Genre: roman
Qui ? Graham Swift
Titre: J’aimerais tellement que tu sois là
Trad. de l’anglais par Robert Davreu
Chez qui ? Gallimard, 410 p.

Attention, un Swift peut en cacher un autre! A l’ombre de l’inventeur de Gulliver, l’illustre Jonathan, le modeste Graham – né à Londres en 1949 – a commencé par publier timidement quelques nouvelles au mitan des années 1970 et c’est avec le remarquable Pays des eaux qu’il s’est imposé en 1983 comme l’un des romanciers britanniques les plus subtils, aux côtés d’Ian McEwan et de Julian Barnes, de David Lodge et de Jonathan Coe. Sa spécialité? Le jardin à l’anglaise, avec ses ombres épaisses, ses friches d’âmes égarées, ses vies livrées à la mélancolie, ses murmures et ses secrets, des secrets sur lesquels se dépose, mezza voce, le duvet d’une prose bergmanienne. Profondes, souvent troubles, les eaux où nage Graham Swift sont celles de nos mémoires et de nos consciences, de nos rêves et de nos doutes, toute la pâte humaine saisie dans sa complexité, dans ses fluctuations, dans ses moindres frémissements.

L’auteur d’A tout jamais – Prix du meilleur livre étranger en 1993 – et de La Dernière Tournée – Booker Prize en 1996 – dit être très méticuleux dans son travail de création, corrigeant sans relâche ses manuscrits enluminés par une écriture qu’il est le seul à pouvoir déchiffrer. Une orchestration d’autant plus délicate que la chronologie, chez lui, est toujours émiettée: un camaïeu d’émotions et de réminiscences, à fleur de peau, à fleur de plume, où les événements historiques se fondent dans les récits personnels, où l’intime se mêle constamment au collectif. Paysagiste de la mémoire, Graham Swift est aussi un romancier du silence qui refuse parfois de livrer ses clés, afin que son lecteur les découvre lui-même, au chevet de personnages souvent blessés, déboussolés, démunis face à leurs propres énigmes.

Jack Luxton et Ellie Merrick, les deux principaux protagonistes de J’aimerais tellement que tu sois là, ont grandi dans deux fermes ­mitoyennes, au cœur du Devon, «une terre profonde, pentue, ardue mais belle, tachetée de petits champs qui descendent en entonnoir ou au contraire se renflent vers les bois dans la vallée». D’abord, entre Jack et Ellie, il y a eu une simple camaraderie de voisinage, des jeux partagés, puis cette carte postale envoyée depuis le Dorset par le jeune garçon à l’adolescente – «J’aimerais tellement que tu sois là…» – et, peu à peu, une histoire d’amour qui se terminera par un mariage, une union fragile, pleine de malentendus. Par bribes, Graham Swift reconstitue progressivement le passé de ce couple, dont on apprend dès le début du roman qu’il volera en éclats. Dans le Devon, Ellie a dû se débattre entre un père alcoolique et une mère fugueuse qui a fini par abandonner sa famille. Quant à Jack, il a perdu sa mère à 21 ans, restant seul avec son père suicidaire – un homme «aux yeux gris comme la pierre» – et avec son frère cadet, Tom, pressé de fuir au plus vite le pays natal – à 18 ans, il s’engagera dans l’armée par dépit, par colère, à tout jamais traumatisé depuis ce jour funeste où il avait fallu abattre le chien Luke, une scène qui cristallise bien d’autres rancœurs.

De l’Angleterre rurale accrochée à ses troupeaux et à ses champs de luzerne, Graham Swift brosse un tableau magnifique. Et raconte ensuite comment cette campagne a été tragiquement laminée à cause de l’épidémie de la vache folle, dans les années 1990, quand il a fallu détruire le bétail. C’est à ce moment-là que Jack et Ellie ont quitté le Devon et se sont installés sur l’île de Wight pour y gérer un camping d’une trentaine de caravanes, un travail qui leur permet de partir en vacances chaque hiver sous un ciel plus clément, du côté de Sainte-Lucie. Mais, cette année-là – en novembre 2006 –, Jack annonce à son épouse qu’ils ne pourront pas s’envoler vers les Caraïbes. Parce qu’il vient de recevoir une lettre du Ministère des armées qui l’informe de la mort de son frère Tom, fauché au combat «en première ligne», pendant la guerre d’Irak. Folle de rage, Ellie saute alors dans sa Cherokee, démarre en trombe et disparaît sans donner la moindre explication…

Reclus dans leur maison sous un rideau de pluie, un fusil posé près de lui, Jack scrute l’horizon, essayant de retenir du regard celle qui vient de s’enfuir. Il ira, seul, assister aux obsèques du soldat disparu, un retour douloureux vers le pays natal où, peu à peu, de lourds secrets remonteront à la surface. «Tout est folie à présent, écrit Graham Swift, tout est hors de ses gonds. Il était allé enterrer Tom, mais désormais tout ce qui avait été mort et enterré jadis était de retour.»

Un couple qui se brise, une épouse en cavale, un époux désemparé aux prises avec son passé, un père qui se fera sauter la cervelle par une nuit glaciale, un enterrement qui rameute des spectres menaçants, des histoires familiales enfouies au plus profond de la campagne anglaise, des dilemmes jamais résolus, des chemins qui auraient pu prendre d’autres directions, des remords à chaque page, voilà la matière de ce roman, où Graham Swift creuse son sillon entre les époques et les générations, tout en peignant un monde agricole au bord de la faillite, ce Devon où «l’odeur de la bouse de vache se mêle à la terre, l’odeur la plus vile, la plus humble de toutes, mais la meilleure». Nostalgique, parfois élégiaque, terriblement amer, J’aimerais tellement que tu sois là est l’œuvre d’un exorciste qui, traqué par une meute de fantômes, déambule à travers le temps perdu en espérant qu’une Cherokee, bientôt, se profilera à l’horizon. Pour ramener Ellie au bercail.

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Graham Swift

«J’aimerais tellement que tu sois là»

Une description du Devon

«Une terre profonde, pentue, ardue mais belle, tachetée de petits champs qui descendent en entonnoir ou au contraire se renflent vers les bois dans la vallée»
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