Scènes

Jaja, tout sur le théâtre, le désir et la précarité

La quatrième Fête du théâtre débute mardi à Genève. Vendredi, Jacqueline Ricciardi propose «Perdre Toulouse», à l’Abri. Une mise à nu musclée qui parle de la scène et de la vie. Etre une femme de 50 ans et de caractère dans ce métier? Pas gagné!

Elle s’appelle Jacqueline, mais tout le monde l’appelle Jaja. Comme une proche, une bonne copine. Lors de la quatrième fête genevoise du Théâtre qui débute mardi (voir ci-dessous), Jacqueline Ricciardi propose à l’Abri une performance qui va marquer les esprits. «Perdre Toulouse» ou comment une comédienne au franc-parler évoque le métier, la famille, la dépression et la précarité. Humour noir, satire de Marine Le Pen, une façon bien à elle de donner le monologue de Médée: quand Jaja parle de ses coups de moins bien, comme elle l’a fait lors des journées TacTacTac, à Lausanne, il y a une année, on est transportés.

«Ça va moyen et ça ne fait que commencer!» Jaja est ainsi. Elle a beau avoir travaillé ces dernières années avec la crème des metteurs en scène contemporains, Marielle Pinsard, Oskar Gomez Mata, Andrea Novicov, Alexandre Doublet ou Christian Geffroy-Schlittler, la comédienne se voit comme «une perdante depuis longtemps».

Vraiment? On lui demande de développer. «Le théâtre fonctionne au désir et le désir est un monde de grande injustice. Entre mon physique et ma franchise, disons que je ne suis pas dans le top 5 des comédiennes d’âge mûr qu’on rêve d’engager.» On rétorque au contraire que son tempérament digne d’un film de Guédiguian suscite l’attachement, elle renchérit: «Je provoque peut-être l’empathie, mais pas le désir. Ou un désir vite contrarié, car je dis très souvent ce que je pense, parfois sans nuances.»

Le théâtre nie la famille

Jaja est née à Nyon, mais elle a tout de la Genevoise, versant populaire, sa nouvelle patrie. Elle est directe, haute en couleur, tranchée. «J’ai du caractère, qu’on confond trop souvent avec un sale caractère. Et puis surtout, j’ai une famille et ça, en théâtre, c’est rarement compatible.» La comédienne formée à l’Ecole Serge Martin précise: «Le théâtre n’est pas hostile à la famille, il la nie. Dans la plupart des productions où j’ai été engagée, demander à l’avance un planning des répétitions détaillé faisait soupirer. Or, mon mec étant absent dix heures par jour, cinq jours par semaine, j’ai bien besoin de connaître les horaires pour m’organiser avec mes deux enfants.» On retrouve là le fameux «plafond de mère» qui fait fureur, ces jours, sur les réseaux sociaux.

«De plus, poursuit l’artiste, j’adore les metteurs en scène, mais ce serait masquer la réalité que de ne pas admettre qu’ils abusent parfois de leur autorité, dans le droit fil de tout un système. Les comédiens ne disent rien, par peur de ne pas retravailler. C’est un peu l’omerta.» Jaja est ainsi, elle balance tout haut ce que les autres pensent tout bas. Mais elle peut également tempérer ses propos: «Je suis aussi pour quelque chose dans ma carrière en dents de scie. Je me fais tout le temps rattraper par la vie. Enfants, amis, les autres boulots que j’ai pratiqués en librairie ou en bibliothèque et maintenant dans un marché local et bio, tout cela me sort de la logique théâtrale.»

Quelque chose en elle de la Magnani

Il faudrait donc délaisser la vraie vie pour raconter les émois de la scène, ses élans et ses effrois? «Oui, quand je vois Michèle Gurtner que j’admire énormément et qui est mon amie, je me rends bien compte qu’elle a cette capacité à décoller de la réalité».

Au Café du Grütli, on regarde Jaja, ses grands yeux verts toujours au bord des larmes, sa bouille archi-expressive, ses mains qui commentent chacune de ses paroles. Elle est poignante. Tiens, on perçoit même en elle quelque chose d’Anna Magnani. «C’est mon côté italo-populo, là d’où je viens. Je suis une prolo, ça aussi, c’est pas très tendance dans le milieu!» rit l’artiste.

Car Jaja, c’est aussi une machine à blagues et un sens de l’autodérision. Sa première performance, elle l’a appelée «Une fille formidable» et, à 40 ans, elle racontait sa vie de maman, nue face au public de l’Arsenic. «L’idée était déjà de tomber le masque. D’arrêter de prétendre que j’étais super top alors que parfois je flanchais.» Pourtant, à ce moment-là, elle est addicte au sport, svelte et dresse sur le mur blanc de la salle la liste de ses amants. «Oui, toujours cette histoire de désir et de temps qui passe! Après avoir parlé des tâches quotidiennes de cette fille formidable, j’évoquais tous les hommes avec qui j’avais couché et je finissais avec cette phrase: si tous ces garçons ont désiré ce corps, est-ce que ça se voit encore?»

Le corps qui change, c’est aussi une réalité à gérer

Aujourd’hui, l’actrice a modéré son rapport au sport qui l’épuisait et n’a plus le même corps. «Encore quelque chose que je dois gérer.» Et pourtant, le poids, on n’y pense pas quand on voit la gouailleuse dans ses œuvres satiriques et généreuses. Liste (feinte) des regrets, pamphlet politique et petits meurtres en famille, «Perdre Toulouse» n’a rien de pesant. «Tant mieux, c’est le but. Je souhaite alerter sans matraquer, confie Jaja. J’aime l’humour de biais, un peu canaille, un peu désenchanté. Bashung n’est pas un de mes chanteurs préférés pour rien!» Sa petite entreprise connaît parfois la crise? Jaja en ressort plus humaine et plus intense que jamais.

Perdre Toulouse, vendredi 14 oct., 19h30, L’Abri, entrée libre sur réservation, 022 908 20 31, www.fetedutheatre.ch


Fête du théâtre, les pépites

De mardi à vendredi, Genève célèbre l’art dramatique. Sélection.

Pour le quatrième automne consécutif, Genève fait la fête à son théâtre. Représentations gratuites, ateliers pour enfants et adultes (jeu, danse, musique, impro, mais aussi théâtre en langues étrangères et escrime!), visites de coulisses, répétitions ouvertes, lectures d’auteurs dans les librairies, théâtre en plein air, films, débats et rencontres: le menu proposé de mardi à dimanche dira toute la scène genevoise.Et aussi romande, puisque pour la première fois, l’Arsenic, Vidy-Lausanne, le Reflet à Vevey et le Théâtre populaire romand participent à l’aventure.

Que voir? Que faire? Quelques pépites dans la profusion des propositions et, chaque fois, le même principe: les rendez-vous sont gratuits, mais requièrent une réservation ou une inscription.

Le théâtre fait son cinéma

De l’Hôpital aux librairies, des restaurants aux parcs publics, plusieurs spectacles se font la malle hors des salles. Parmi eux, «Cinérama». Ou comment, placés sur la terrasse d’un café, vous pourrez écouter des conversations à distance. Mais ce n’est pas tout. Le collectif d’opéra Pagaï déploiera une fiction qui vous embarquera pour de bon. Grand succès 2015 du théâtre de rue français, «Cinérama» promet des émotions et sensations dignes des films de «Woody Allen, Tarantino, Scorsese et Truffaut». Pas mal, non? (Ve à 16h30, sa à 13h30 et 16h30)

Femme trompée, femme sauvée

Dans la série du théâtre hors les murs, Claude-Inga Barbey y va aussi de sa jolie idée. Dans «Femme sauvée par un tableau», l’humoriste emmène son alter ego, Doris Ittig, dans les salles du Musée d’art et d’histoire et la transforme en femme trompée qui traque sa maîtresse avant d’être apaisée par les peintures accrochées au mur. Palpitant. (Sa à 14h30, di à 14h et 16h30)

Devenir Carmen

Vous rêvez d’être, pour un instant, Violetta, la diva de «La Dame aux camélias»? Vous assisterez alors, samedi après-midi, à un atelier d’opéra. Donnée par la cantatrice Sophie Ellen Frank, cette initiation aux grands airs est ouverte à tous et passe par le souffle bien placé. Inspirant. (Sa, à 15h)

Parapluies parlants

Qu’il pleuve ou non, des parapluies vous attendent dans les Rues basses pour une conversation animée. C’est que le sujet fait tempête: les comédiens envoyés par Am Stram Gram parleront de génie, à l’image de «Suzette», spectacle remuant actuellement à l’affiche du Théâtre pour jeune public. Si le tour de parapluie ressemble à cette création explosive, ça va valser! (Sa, de 14h30 à 16h30)


Fête du Théâtre, du 11 au 16 octobre, in et hors les murs, Genève, infos au 022 908 20 31, www.fetedutheatre.ch

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