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© Fondation Jakob Tuggener, Uster

Images

Jakob Tuggener, 17 kilos de photographie

Les Editions Steidl et la Fotostiftung consacrent un magnifique coffret à l’œuvre du photographe alémanique, entre travail à l’usine et luxueux bals

D’abord il y a l’enveloppe, impressionnante. Une boîte de bois clair de 30 centimètres sur 34, 13 livres, 2 DVD, 17 kilogrammes. Pour Jakob Tuggener, les Editions Steidl et la Fotostiftung ont vu les choses en grand. Ensuite, il y a l’intérieur: 1336 pages et 1000 images, un parcours extrêmement riche à travers l’œuvre du photographe suisse.

Né en 1904 à Zurich, Jakob Tuggener a consacré sa vie à documenter celles de ses compatriotes, selon trois axes: le travail à l’usine, la vie à la campagne et les bals dans les palaces. Ce sont des femmes qui fabriquent des cigarettes, des rouages monstrueux qui crachent de l’huile. C’est un vieux colporteur qui avance dans la neige, une valise encordée sur le dos, une paysanne qui regarde le ciel, une autre qui caresse une tresse avec un jaune d’œuf. Des couples qui dansent. Un faisan qui dort à côté de deux écrevisses. Les portraits sont saisissants. Les cadrages, parfois ultra-serrés sur un bijou ou un verre vide, d’une modernité remarquable.

Certains livres abordent une nouvelle thématique: les camps d’internés polonais, les chalets du lac de Thoune, les voyages en train ou des vacances en Bretagne (le seul petit format du coffret). Chacun est une fenêtre ouverte sur le quotidien en Suisse des années 1930 aux années 1960. Une quinzaine de courts métrages amènent leur lot d’information mais aussi de fiction. Entretien avec Martin Gasser, conservateur à la Fondation Fotostiftung Suisse pour la photographie et coordinateur du projet.

Le Temps: Pourquoi ce projet massif sur Jakob Tuggener?

Martin Gasser: C’est un photographe très important de la scène suisse, auquel j’ai consacré mon doctorat. Gerard Steidl a pour politique de publier des intégrales ou du moins des vues d’ensemble de certaines œuvres. Or cet éditeur apprécie beaucoup le travail de Jakob Tuggener, associé à celui de Robert Frank. Les maquettes de livres sont au cœur de son œuvre. Il en a fait une soixantaine. En publier 12 est donc relativement modeste. Nous avons respecté la mise en page originale, les matériaux et le graphisme des couvertures. Le livre est coédité par la Fotostiftung, où a été déposé le fonds de l’artiste.

Pourquoi n’a-t-il pas publié ses ouvrages de son vivant?

Parce que ses maquettes ne contenaient aucun texte, ce qui était impensable à l’époque. En outre, Jakob Tuggener concevait ses livres comme des séquences, des sortes de films muets en photographie, et ne voulait pas des interférences d’un éditeur. Un seul a été publié de son vivant: Fabrik, en 1943, réédité en 2011, grâce à l’entremise d’un mécène. En 2006, Scalo Verlag a publié les Ballnächte.

Son œuvre se concentre à la fois sur l’usine, la campagne et les bals. Un paradoxe ou une volonté de dénoncer les différences sociales?

Il se disait fasciné par la sueur des travailleurs comme par les femmes dansant au bal. Il n’était pas engagé politiquement, je crois vraiment que ses deux pôles l’intéressaient.

Où se situait-il entre les deux?

Son père était un petit lithographe zurichois, illustrant des calendriers et des livres. Sa mère était à la maison. Mais Tuggener a toujours revendiqué un ancêtre à la cour d’un roi de France et se présentait parfois comme «Foto Graf», graf signifiant comte en allemand! C’était un homme distingué, toujours impeccablement habillé.

Le regard de Tuggener est extrêmement moderne mais surtout, il semble toujours parfaitement en phase avec ses sujets. Qu’il photographie le bal ou l’usine, il est dedans.

Que dire de sa photographie, qui semble d’une étonnante modernité?

Tuggener a fait ses études à Berlin dans les années 1930, au moment où les arts visuels explosent. Il s’est mis à expérimenter et s’est positionné immédiatement comme un artiste alors que la photographie n’était pas du tout considérée comme un art à l’époque. Contrairement à la plupart des photographes, il ne travaillait pas pour la presse. Avec Gotthard Schuh, Werner Bischof, Kurt Blum ou encore Robert Frank, ils ont fondé le groupe des Kollegium Schweizerischer Photographen, visant à renouveler la photographie avec un apport plus artistique.

Le regard de Tuggener est extrêmement moderne mais surtout, il semble toujours parfaitement en phase avec ses sujets. Qu’il photographie le bal ou l’usine, il est dedans. Il n’est pas juste un observateur. En cela il y a beaucoup de liens avec la photographie de Robert Frank. Quelle puissance, aujourd’hui encore!

Certains de ses films semblent plus dispensables…

Il a produit des films documentaires, parallèlement à la photographie, qui sont intéressants pour comprendre comment il travaille. Puis il y a des fictions, certaines très naïves, notamment à la fin de sa carrière, qui ne sont effectivement pas primordiales. Idem pour ses peintures.

De quoi vivait-il?

Ses trois femmes l’ont entretenu et il avait une sorte de mécène, le directeur de la Machinenfabrik d’Oerlikon, qui lui achetait des tirages. Il lui a également commandé deux ouvrages sur son entreprise et permis de publier Fabrik, grâce à son entregent.

Comment ce livre a-t-il été reçu à l’époque?

Mal parce qu’il y critiquait l’industrie de l’armement à un moment où l’idée était plutôt de faire front commun contre le fascisme. Au même moment, Paul Senn publiait Paysans et ouvriers, justement rassembleur. Tuggener termine Fabrik par quelques images mises en scène, les seules, où il pose une petite poupée sur les machines ou au milieu des bombes fabriquées à l’usine Bührle. C’est une critique très directe. Fabrik s’est mal vendu, la moitié des exemplaires ont été bradés puis détruits. C’est aussi pour cela que ce livre vaut très cher aujourd’hui!

Le vôtre est vendu 800 francs. Qui achète ce genre d’objets?

Nous avons déjà 300 commandes aux Etats-Unis et environ 70 en Suisse. Ce sont des collectionneurs et des fans. Jakob Tuggener est une légende en Suisse alémanique et beaucoup attendaient cette publication depuis longtemps.


Jakob Tuggener, 12 livres de photographies, 1 livre de textes (allemand/anglais) et 2 DVD dans un coffret en bois. Editions Steidl et Fotostiftung.

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