Jamaica Kincaid. Mr Potter. Trad. de Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso. L'Olivier, 205 p.

Nichée dans l'azur des Caraïbes, Antigua est une petite île déguenillée, couverte d'un épais linceul de malheur. C'est là qu'est née Elaine Potter Richardson, alias Jamaica Kincaid, en 1949. C'est là qu'elle a grandi, sous le signe de la misère. Et puis, à

16 ans, elle est allée tenter sa chance du côté de New York, où elle a travaillé comme boniche avant d'être remarquée par un journaliste du New Yorker qui, miracle, publia ses premiers textes… Elle ne lâcha plus la bride et elle imposa peu à peu sa voix si émouvante, si originale, dans le sillage de Toni Morrison. «Je suis le pur produit de ces peuples qui furent déplacés, colonisés, recréés par l'imaginaire d'autres peuples, dit-elle. Nous avons dû nous reconstituer une histoire, et c'est cela qui me fait écrire.»

Voilà pourquoi ses romans ne cessent de questionner le passé, celui de sa famille et de son île natale: elle est l'archiviste blessée de la mémoire collective d'Antigua. Et parce qu'elle veut en conjurer les malédictions, elle écrit avec la rage au cœur. En martelant ses mots, encore et encore, dans des récits incantatoires, «litaniques», obsessionnels: comme Thomas Bernhard, Jamaica Kincaid pratique le harcèlement textuel. «Mes phrases, explique-t-elle, reviennent continuellement sur elles-mêmes parce que les choses ne sont jamais aussi simples qu'on les dit ou qu'on les écrit.»

Avec ses volutes et ses longs riffs déployés en boucles lancinantes, Mr Potter est l'histoire d'un père. Un père que la romancière n'a quasiment pas connu. Un père dont elle réinvente le visage, afin de l'arracher à son néant et de lui rendre sa dignité: à ce chien battu, elle redonne la parole qui lui avait été confisquée par la misère et l'humiliation. «Je ne savais presque rien de lui, poursuit-elle, et j'ai voulu faire exister cet être qui n'a été qu'une ombre pour moi, tout au long de mon enfance dans les Caraïbes.»

Né en 1922 sur un lit de chiffons à English Harbour, un village d'Antigua, Roderick Nathaniel Potter ne fut jamais reconnu par celui qui l'engendra. Quant à sa mère, elle se laissa avaler par les flots alors qu'il n'était encore qu'un tout petit garçon. Aussi échoua-t-il dans une famille d'accueil où il rongea son croûton de solitude sans rien apprendre: ni à lire, ni à écrire, ni à rêver. «Il avait besoin d'amour mais cela n'était pas dans l'ordre des choses», raconte Jamaica Kincaid qui, elle non plus, ne fut pas reconnue par ce père fantomatique dont elle n'entrevit la silhouette qu'à de rares occasions: elle était encore dans le ventre de sa mère, Annie Richardson, quand celle-ci plaqua Mr Potter en lui dérobant les maigres économies «avec lesquelles il comptait faire de lui-même un semblant d'homme»… Il disparut alors de la famille, vivotant comme chauffeur au volant d'une Hillman bleue qui ne lui appartenait pas, et qui fut son seul refuge.

A cet être éternellement absent, la romancière d'Annie John adresse des mots bouleversants de tendresse. Elle imagine sa vie errante et fait entendre, par-delà la mort, sa voix brisée, une voix «si pleine de tout le mal qu'avait connu le monde qu'elle aurait pu fendre le cœur d'un caillou». Ainsi Mr Potter resurgit-il de l'oubli, vengé, ravaudé, réconcilié avec sa propre mémoire, au fil d'une complainte qui est à la fois son berceau et son tombeau. Magnifique récit que celui-ci, construit sur presque rien – les lambeaux d'un homme en haillons et d'une âme écrabouillée. Ecoutons: «Et voici les paysages du cœur de Mr Potter: vallées de regret et d'espoir et de déconvenue; montagnes de regret et d'espoir et de déconvenue; mers d'aspirations lancinantes; plaines stériles sans végétation et plaines remplies de poussière; maigres ruisseaux de joie; profondes crevasses de chagrin; un vertigineux à-pic de crainte révérencieuse.» En lisant ce livre, on comprend pourquoi Jamaica Kincaid est une romancière inclassable: parce qu'elle naquit déclassée, «barrée d'une ligne tracée en travers d'elle», sous une mauvaise étoile dont le feu nous brûle.