Lloyd Bradley. Bass Culture. Quand le reggae était roi. Allia, 636 p.

Au commencement était le hall d'hôtel. Dans les années 50, attirées par le sable finaud et les cocotiers brandis, des armées de touristes américains débarquaient en Jamaïque. Avec des besoins de couleur locale. Ces touristes ne demandaient qu'à acquérir un vinyle de mento ou de calypso, les rythmes nonchalants dont ils allaient vanter le tropicalisme bon teint sitôt revenus au pays. Ainsi est née, à Kingston, l'une des industries musicales les plus prolifiques, intenses, violentes et véloces du Sud. Des roulés-boulés au rhum des orchestres pour Blancs aux Rude Boys, ces répliques contemporaines des Marrons caribéens, Lloyd Bradley ne manque rien. L'écrivain londonien poursuit les failles, les interstices, ce que la chronique omet en général dans l'histoire du reggae. Il fourbit un pavé où l'anecdote n'éclipse pas le sens. Et il montre, avec drôlerie et conviction, comment ce chant si pétri d'insularité a conquis l'ailleurs.

Il ne faudra pas chercher à tout prix, dans Bass Culture, l'éloge de Bob Marley. Lloyd Bradley préfère offrir sa plume aux icônes sans poster. Il part de loin, donc. Longuement, il décrit les sound systems, ces discothèques de plein air où la Jamaïque enterrait son désastre économique sous une ligne de basse si puissante qu'elle allait vite être perçue de l'autre côté de l'Atlantique. Les Etats-Unis, justement, occupent un second rôle décisif dans cette chronique. Comme pour les autres îles caribéennes, Cuba ou Haïti en tête, le colosse occidental se dessine comme un cannibale englouti, un pompier cramé. D'abord pourvoyeur exclusif de disques pour les DJ jamaïcains, qui dénichaient l'enregistrement de R'n'B rare, l'Amérique finit par donner au marché local une dimension universelle. L'auteur narre les luttes à mort entre les différents sound systems pionniers (ceux de Coxsone Dodd, Duke Reid et Prince Buster), les crapules à canon scié, les pillages de vinyles. Dès la première danse, le reggae est un western.

Un film de gangsters, dont l'intrigue se noue autour du 45 tours. Il faut voir la mine dégoûtée des premiers sound men devant les chanteurs du cru, qui leur préfèrent des Afro-Américains dont ils effacent le nom sur le disque. Un bon DJ possède le seul exemplaire d'une bonne chanson. On soudoie donc, on se livre à des stratégies d'espionnage industriel pour découvrir le nom d'un artiste adulé. Au besoin, on menace. En définitive, si les DJ omnipotents se résolvent à produire de la musique, il s'agit pour eux de s'assurer l'exclusivité d'une mélodie. Et pas vraiment de développer une identité culturelle jamaïcaine. Cela viendra plus tard. Avec la fascination pour Marcus Garvey. Le rastafarisme triomphant que Bradley explore avec pertinence. L'aventure du reggae, tout juste quinquagénaire, alterne entre une politisation scandée, un spiritualisme rigide et une jubilation populaire que la criminalité récurrente éclabousse peu.

Lloyd Bradley trace aussi les pistes exogènes. La contribution du producteur de Island, Chris Blackwell, recueilli par des pêcheurs rastas «après qu'il se fut échoué inconscient sur un récif». Ce Joseph Beuys de la canne à sucre finit par rêver d'un monde reggae. Alors que ses collègues de Kingston veulent surtout être reconnus dans la rue voisine. Bob Marley lui doit beaucoup. Finalement, l'île est le protagoniste lancinant de ce récit. La Jamaïque apparaît comme un microcosme aux lois inaltérables, qui oscille entre autisme et attraction pour le monde. Il y a, même chez la nouvelle génération de vocalistes (Luciano, Sizzla, Ras Shiloh, ces rastas cosmopolites qui conjuguent la révérence à Hailé Sélassié et une esthétique très MTV), une défiance pour tout ce qui ne partage pas leurs origines. L'incommunicabilité de l'expérience jamaïcaine pourrait participer du succès du reggae.

Le seul reproche que l'on pourrait adresser à cette traduction tient justement à l'impossibilité de traduire. Lloyd Bradley s'est noyé sciemment dans le parler jamaïcain, dans ce créole qui fonde le rythme de Kingston. Il s'en sert pour mieux transmettre le flux. En français, la syntaxe léchée ponce toute rugosité: le rêche, sensation élémentaire du reggae.