Entendre «Vierzon», bouleversantes retrouvailles entre père et fils... au cimetière, c'est sortir son mouchoir à coup sûr. «Ce que la vie est drôle, quarante ans sans se voir, t'arrives sans crier gare, et je pleure comme un saule sur ta vie, sur ma vie», chante Jamait. Extraite de Coquelicot (LT du 10.06.06), son deuxième album sauvé des limbes par le comique et animateur Patrick Sébastien, la chanson donne bien le ton du répertoire tristement beau de Jamait.

Désenchantés, néoréalistes, ses mots sillonnent tant bien que mal entre amours froissées, gueules cassées, ruptures de ban, adieux merdeux et les nombreux visages du spleen. Si «Vierzon», avec ses clins d'œil à Brel et Barbara, constitue la chanson la plus proche de Jamait, le reste de son répertoire chanté avec une raucité frémissante est à l'envi. Malgré quelques moments plus légers («Testostérone émoi» ou «Le soleil coule»), Le Coquelicot flirte avec le désespoir. Heureusement, les musiques, entre valses et musette, accordéon et cordes, sanglots slaves, atténuent les couplets.

Receleur de mal-être hors pair, chanteur du bourdon, Jamait distille en réalité des chansons à la mesure de son itinéraire cabossé. Son parcours, c'est celui d'un miraculé. Ce n'est pas du Zola mais ceci explique peut-être cela. D'abord meurtri dans son âme par les affres de la vie: père désertant la cellule familiale alors qu'il n'a que 9 mois, enfance prolétaire, élevé par sa mère, trimeur précoce à l'usine, petits boulots et bitures régulières pour fuir un sort à l'horizon bouché.

Avant que la chanson ne vienne, sur le tard mais littéralement, lui sauver la mise. «J'ai commencé ce métier à 40 ans. Après avoir été servile, j'ai enfin pris mon destin en main, concède Jamait lucidement. En me faisant démissionner de mon boulot merdique, j'ai pu financer les premières maquettes de mon groupe. On s'est mis à tourner dans les bars.» De verre en vers, premier album publié dans la foulée en 2001 révèle Jamait au-delà de la région dijonnaise. Plusieurs fois réédité, il finit par s'écouler à plus de 60000 copies. Le disque puisait son inspiration dans le fond des bouteilles («Et je bois», «Le bar de l'Univers»...), touche en relatant sans fausse pudeur les écorchures et dérives de l'auteur, ses récurrents enfers éthyliques.

Des vers exutoires qui noyaient les chagrins d'une âme en peine qui a rêvé tôt d'être artiste, sans avoir ni la force ni la confiance nécessaires. «Mes premières chansons, j'ai pourtant dû les écrire vers l'âge de 16 ans. Elles me paraissaient insignifiantes. J'ai ensuite régulièrement écrit mais avec de grosses périodes de blanc. Tout en m'imprégnant constamment du répertoire des autres. A 15 ans, j'étais aide cuisinier. C'est là que j'ai découvert la variété et, en même temps, un monde de culture. Avec des gens pensant à autre chose qu'à leur mobylette et aux bistrots. Puis ça a été la claque Le Forestier, qui m'a fait acheter mon premier dictionnaire et lire mes premiers bouquins. J'ai dû m'instruire moi-même. Sinon je serais resté dans l'ignorance totale. La chanson m'a donné un profond goût du texte. Je me suis mis à tout retenir, aussi bien du Johnny que du Sardou, du Brel que du Claude François, du Aznavour que du Tachan, du Capdevielle que du Brassens ou vos auteurs romands comme Sarclo, Bühler ou Rinaldi. Et même des chansonnettes nulles. Tout ce que je demande à une chanson, c'est qu'elle m'emmène dans son monde.»

Jamais geignard ou à se morfondre pour un sou non plus Yves Jamait. Ses sentiments sont toutefois moins confus à présent. «Longtemps, je me se suis auto-dégoûté, ai cultivé voire instrumentalisé ma posture de looser complet.» Même si, comme il le chante aujourd'hui: «Ce n'est pas moi qui suis aigri, c'est la vie qu'est mortelle.» Il préfère se définir comme «un joyeux pessimiste. Mais je n'ai il est vrai pas de notion très développée du bonheur. Thiéfaine dit que «le bonheur, c'est une vision bourgeoise de la vie». Je suis d'accord avec cette conception. D'autant que la seule vérité de la vie, c'est la mort.» Il n'est d'ailleurs pas un jour où il n'y songe pas. «L'idée me permet de relativiser le reste.»

Moutard de Dijon aux allures de titi parisien, savourant la revanche prise sur son destin, Jamait dédie une splendide chanson éponyme à la cité bourgeoise à l'ombre de laquelle il a failli rester: «Et vois-tu, je suis revenu, ma précieuse bourgeoise, et je ne te quitterai jamais plus pour une plus grivoise.» Il est de toute façon incapable d'interpréter un titre s'il ne le «ressent pas physiquement. Il faut que les chansons, les miennes comme celles des autres, me hantent».

Jamait en concert ce soir à 20h30, Théâtre L'Heure Bleue, La Chaux-de-Fonds (Loc. 032/967 60 50).