C’est un secret qu’il porte sur son visage et dans sa voix. On ne peut penser à autre chose sitôt qu’on lui frotte le coude. Il est assis dans son studio-caveau, à deux pas de la gare du Nord. Il porte des lunettes de soleil, le crâne presque lisse, une petite banane léopard en bandoulière et ce timbre si grave qu’il est déjà une carte d’identité. L’essentiel de sa vie, James BKS ignorait qu’il était le fils biologique de Manu Dibango. Son pseudonyme BKS signifie: Best Kept Secret, le secret le mieux gardé. «Franchement, cela n’a rien à voir avec mon histoire. A l’époque, j’ai vu la mention BKS sur un disque de Pete Rock, une légende du hip-hop. J’ai trouvé l’abréviation cool. Sans savoir ce qu’elle révélait de moi.»

Depuis quelques mois, on entend parler de ce géant calme, bonnet de laine et zen en toute occasion, qui a sorti quelques singles à l’africanité hyper-urbaine, Kwele, MaWakanda. Il était présenté çà et là comme l’avenir de l’afro-rap parisien, un producteur émérite passé par les Etats-Unis, rien d’autre. Et puis, il a sorti New Breed, une sorte de brûlure old school sur lit de kora mandingue, un truc bien salé qui tourne en tête et passe volontiers l’été. Autour de son nom, James parvient à réunir l’acteur Idris Elba, le rappeur Q-Tip et l’Anglaise Little Simz. On se décide donc à rencontrer cet aimant vivant de 37 ans, dont la vie même est une leçon d’acrobatie.

Désillusion

Il naît dans le XIIe arrondissement, entre une mère, un père de cœur, un beau-père, des petites sœurs, une passion vorace pour le basket; à la maison on écoute Michel Berger, James Brown et Manu Dibango. James a 20 ans à peine quand toute la smala déménage en Virginie, ce n’est pas le rêve américain; James est inscrit dans un community college destiné à ceux qui n’ont pas d’autre choix. «A cette époque, je pensais essentiellement au basket, je me voyais professionnel. Je me suis inscrit au cours d’ingénieur du son sans y prêter attention.»

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James a une grande culture du rap, un ami français lui a mis dans la tête l’histoire des beatmakers de la côte Est, dont Jay Dilla. «Je me suis pris au jeu. Après les cours et l’entraînement de basket, je me précipitais sur ma PlayStation pour composer.» Le logiciel, Music Generator, est rudimentaire. Mais rapidement, James fournit des instrumentaux à tous les rappeurs de la Virginie du Nord. Il réalise une première mixtape, All We Ask Is Trust, Vol 1, qui est repérée par des proches du rappeur Akon. James déménage à Atlanta. Il passe ses journées sur le logiciel Fruity Loops à essayer de fabriquer le tube qui lui changera la vie.

«C’était une désillusion. Akon était toujours en tournée, j’avais signé avec son label mais on ne pouvait presque jamais le voir. Dès qu’il apparaissait, on se retrouvait à dix autour de lui pour essayer de lui fourguer nos sons. C’était dur.» Grâce à son nouveau réseau, James BKS met tout de même de la musique sous les mots de Snoop Dogg, puis Ja Rule ou Puff Daddy. Il obtient un contrat de compositeur avec Universal mais appartient à l’armée des ombres, ceux qui ne se voient allouer qu’une fraction des droits des morceaux qu’ils composent et ne peuvent en exiger davantage: «A la fin, je ne touchais que 25% de ce qui devait me revenir. Cela a fini par me frustrer.»

«Salut, fils!»

Il y a autre chose. James BKS aux Etats-Unis est d’abord perçu comme le Frenchie («on m’appelait Tony Parker»), il n’est accepté ni par les Noirs américains, qui relèvent d’abord chez lui l’accent étrange, ni par la majorité blanche: «A l’université, je passais mon temps avec des communautés francophones, des Français, des Africains.» Il y avait, dans ses souvenirs d’enfance parisienne, davantage de fluidité. Peu à peu, il reconnecte avec son pays, écrit pour Vitaa, Akhenaton, Youssoupha, beaucoup aussi pour le cinéma et la publicité. Avant qu’il retourne vivre en France, la mère de James lui révèle qu’il est le fils de Manu Dibango.

«Cela a été un choc. Quand elle a vu que je devenais musicien, elle s’est dit que c’était le bon moment pour me dire la vérité. Je n’ai pas voulu le rencontrer immédiatement. Cela a été un cheminement. Je voulais réussir par moi-même, alors j’ai redémarré à zéro en contactant tous les producteurs parisiens.» Un jour de 2012, un éditeur de musique l’appelle, il veut lui présenter un de ses artistes; le rendez-vous est pris dans un bar. James arrive à l’heure. Au fond de la salle, il y a Manu Dibango. «Je crois que j’ai entendu son rire résonner sur tous les murs, avant de le voir lui. Il était gigantesque, derrière ses lunettes de soleil. J’étais pétrifié.» C’est un hasard absolu.

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«Salut, fils!» Manu interpelle James comme il s’adresse à chacun de ses cadets, ignorant qu’en l’occurrence la formule n’est pas une simple expression. «Je panique dans ma tête. J’avais peur qu’il m’ait reconnu. Mais pas du tout. Le rendez-vous s’est bien passé, je n’ai rien dit. Le soir, j’ai appelé ma mère qui a fondu en larmes au téléphone. Elle m’a conseillé d’embrasser ma destinée.» Pendant six mois, James peaufine des morceaux pour son père, il veut plus que tout ne pas avoir l’air de lui demander une faveur. «Il a accueilli dans le même geste ma musique et ma vie. Il était hors de question pour lui de me cacher au reste de la famille.»

Puissance animiste

Pendant sept ans, James part en tournée avec Manu, il découvre la terre de ses origines, le Cameroun, les dizaines de rythmes africains, connecte avec un pan de sa propre culture qui manquait encore à sa création. «Il m’a appris les musiques traditionnelles, le jazz, la soul; j’ai eu la chance d’apprendre son histoire à travers lui.» Et puis, le 24 mars, Manu Dibango a arrêté de respirer dans un hôpital de Melun, il avait 86 ans et il était atteint du Covid-19. «Dans sa chambre, il avait amené son cahier de partitions.»

James BKS a fondé un groupe dont la puissance animiste a déjà été documentée par Arte: New Breed. Il y a là, notamment, Guy Nwogang, l’ancien percussionniste de Manu Dibango, et Gracy Hopkins, la merveille du hip-hop français. C’est un orchestre triangulaire qui respire la soul, la rumba congolaise et le multiculturalisme parisien, il abrite trois continents et tout un tas d’espoirs. On dirait une version française, discrète et glorieuse, du groupe de Kendrick Lamar. James a déjà vécu plusieurs vies. «J’ai perdu un maître qui par ailleurs était mon père. Alors on continue.»