Bravades, stratégie marketing huilée ou romances médiatisées: repassez. James Blake a beau détenir l’un des plus beaux carnets d’adresses du circuit pop, bruncher avec Frank Ocean ou Beyoncé et posséder cette jolie gueule qui pourrait faire chavirer les filles s’il le voulait, la discrétion chez lui vaut pour conduite. Publié sans crier gare en janvier, son quatrième album en huit ans invite à la rêverie et aux visions hallucinées. On aime. Les rappeurs aussi.

«Tintin au pays du rap». Sans méchanceté, c’est l’idée qu’on s’était faite des premiers pas du Londonien en studio aux côtés de RZA (Wu-Tang Clan) ou Kanye West. Car voyons: avant cela, Blake était encore cette figure effacée aux commandes d’une œuvre belle, peut-être, construite entre dubstep livide, pop céleste et gospel glacé, mais parfois franchement barbante. Pourtant, en raison de son élégance et des mélodies minérales par lesquelles il disait ses névroses (Life Round Here, 2013), on s’était attaché. Par la suite, lassé de voir l’Anglais nager dans sa misère (The Colour in Anything, 2016), finalement on s’était détourné.

La forme et l’informe

Au fond, se disait-on, James Blake pouvait bien se regarder comme un héritier post-dubstep de Brian Eno, il y avait chez lui si peu de chair. L’un et l’autre avaient d’ailleurs un jour fait affaire (Digital Lion, 2013) sans qu’on saute au plafond pour autant. Et puis en quelques mois, et sans qu’on voie rien venir, le blanc-bec qui jusque-là traînait avec quelques figures énigmatiques de la bass music britannique, (FKA twigs, Mount Kimbie) devenait le type que le gotha du rap US s’arrachait: de Beyoncé (Forward, 2016) à Vince Staples (Timeless, 2016), de Jay-Z (4:44, 2017) à Kendrick Lamar (ELEMENT., 2017) ou encore Jay Rock et Future (King’s Dead, 2018). Que s’était-il passé?

Installé en Californie en 2013, l’auteur de Retrograde (2013) s’était progressivement connecté avec les ténors du «Game». D’abord ce fut son colocataire Chance The Rapper qui fit les présentations. Puis, graduellement, le Who’s Who rap vit tout l’intérêt qu’il y avait à travailler avec cet alchimiste capable de faire coexister soul et crasse, forme et informe, luxe et secret, évangile asexué et poésie calcinée. Chez le couple Carter (Beyoncé et Jay-Z) comme chez Anderson.Paak, on vit même en Blake une sorte de «Barry White (déprimé) pour les fans de Burial», selon la formule du critique musical anglais Al Horner. Un timide qui accompagna sans tapage l’évolution des esthétiques et sensibilités jusqu’ici admises dans le rap.

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Une décennie plus tôt, la possibilité pour un rappeur d’avancer en âme vulnérable était minuscule. Vissés à des poses viriles éculées dont, par conservatisme, l’industrie musicale jurait qu’il ne fallait rien changer sous peine que tout vienne à s’effondrer, les artistes évoluèrent ensuite graduellement vers une liberté de ton où se déclarer à la fois B-Boy et délicat ne vous condamnait plus à l’ostracisme. Ainsi, passé Frank Ocean et Blonde (2016), notamment, on pouvait enfin afficher ses plaies et avancer entre rimes crues et accablements, entre dépression et isolement, entre angoisse et anxiolytiques, à l’instar de XXXTentacion ou Lil Peep, martyrs de la jeune scène «émo-rap».

Le cœur des hommes

Indéniablement, au cours des trois dernières années, James Blake a accompagné ce mouvement, poussant aux confessions douloureuses d’artistes jusque-là peu célèbres pour étaler leurs tourments. A l’exemple du single planant Stop Trying to be God (2018) de Travis Scott que le Londonien boucle encadré par Kid Cudi et Stevie Wonder – excusez du peu – en un final déchirant. Pour cela, tout ce chagrin livré sur beats concassés, bien sûr, des critiques hurlèrent au loup, l’accusant de convertir une génération de rimeurs en «Sad Boys». Réponse de l’intéressé: «Garçon triste, j’ai toujours trouvé cette expression malsaine et problématique pour décrire des hommes qui parlent ouvertement de leurs sentiments.»

Aux tenants d’une «stigmatisation historique désastreuse des hommes qui s’expriment émotionnellement», comme il dit, James Blake, 30 ans, adresse maintenant Assume Form: cathédrale «blubstep», abstraite et clairsemée, aux lignes de piano méfiantes et aux accords de synthés familiers. Le «Prince de la vallée du vent» (parmi ses surnoms) y marche vers la lumière. Bien sûr, avec ce disque, on est encore loin de l’allégresse pop. Mais cet autoportrait apaisé d’un garçon qui autrefois faillit se noyer touche, fortement.

Parmi ses sauveurs passés, plusieurs sont d’ailleurs invités: Travis Scott, venu rendre la politesse, le producteur d’Atlanta Metro Boomin (21 Savage) ou André 3000 (moitié d’OutKast), un copain (Look Ma No Hands, 2018). Plus inattendue, l’invitation lancée au jeune Moses Sumney et surtout à Rosalía Vila, espoir tendance du flamenco espagnol avec qui Blake signe Barefoot in the Park, probablement jusqu’ici sa plus éclatante chanson.


James Blake en concert au Montreux Jazz Lab, jeudi 4 juillet, avec Sevdaliza.