«Skyfall»

James Bond a attendu cinquante ans un film à la hauteur du mythe

Sam Mendes a réalisé un blockbuster d’auteur qui se pose, ô émerveillement, comme le meilleur des vingt-trois films de la franchise

James Bond est un projet de producteurs. Harry Saltzman et Cubby Broccoli ont désiré et initié l’avènement du héros. Telle est la force d’un produit que la moitié des habitants de la planète ont déjà consommé, telles sont ses limites. Des tâcherons (Terence Young, Guy Hamilton, Lewis Gilbert, John Glen) se sont succédé derrière la caméra, avec efficacité mais sans grâce.

Depuis 1995, quand Barbara Broccoli a repris les rênes de l’entreprise familiale, quelques cinéastes plus inventifs (Michael Apted, Roger Spottiswoode, Lee Tamahori) ont veillé aux destinées de Bond. Ils n’ont réussi qu’à mettre la vieille machine au rythme moderne et souscrire à la surenchère pyrotechnique qui prévaut en matière de blockbuster.

La baderne Bond a enfin trouvé un second souffle en 2006, dans Casino Royale, un reboot mené sur les chapeaux de roue. Martin Campbell a réussi à dépoussiérer le mythe. Il a été servi par un nouveau titulaire, Daniel Craig, prolo musculeux, alliant la cool attitude de Steve McQueen et la venimosité de Poutine. A peine sorti du purgatoire, James Bond a trébuché. Dans Quantum of Solace, Marc Forster a compensé les faiblesses du scénario par un montage épileptique rédhibitoire.

Ambiance crépusculaire

Et puis Sam Mendes est arrivé. Cet homme de théâtre est brillamment passé au cinéma avec des œuvres comme American Beauty, Les Sentiers de la perdition ou Les Noces rebelles. A priori, le film d’action n’est pas sa tasse de thé. C’est son copain Daniel Craig qui, un soir de beuverie, a eu l’idée de lui proposer Skyfall. Excellente initiative! Pour la première fois en cinquante ans, un cinéaste est aux commandes. Et le 23e film de la franchise est assurément le meilleur. C’était inespéré.

Interrogé sur la psychologie de James Bond, l’ineffable Roger Moore disait: «Parfois, je porte un smoking blanc, parfois, j’en porte un noir.» Sam Mendes et Daniel Craig creusent le personnage, dotent le buveur de martini dry d’un passé, d’une âme.

Skyfall commence par une course-poursuite démente à ­Istanbul, à moto sur les toits du grand bazar, puis en train. Sur un des wagons, 007 active une pelle mécanique, mais comme dit sa coéquipière en liaison avec M: «C’est un peu difficile à expliquer»… Finalement, James Bond tombe du train en bas d’un viaduc de quelque mille mètres de haut et se noie dans la rivière…

Il pleut sur Londres. M rédige l’éloge funèbre de son espion préféré. Ça barde pour son matricule. Le premier ministre est inquiet: le disque dur que James Bond n’a pas réussi à ramener contient le nom de tous les agents infiltrés. Et puis une explosion souffle les locaux du MI6. M est directement menacée.

James Bond, qui l’eût cru, a survécu. Ombre dans l’ombre, il apparaît dans l’appartement de M. «Où étiez-vous?» lui demande-t-elle. «Je profitais de la mort», répond-il. Beaucoup de morts et de revenants… Skyfall baigne dans une pénombre de mausolée. C’est aussi le déclin de l’Empire britannique, le crépuscule de la civilisation occidentale que chronique le réalisateur. Le MI6 doit quitter ses bureaux ultramodernes pour se réfugier dans des souterrains pleins de rats.

Cinéaste intellectuel, Sam Mendes cite des vers de Tennyson, montre des toiles de Turner ou de Modigliani. La plus-value culturelle d’un film esthétiquement splendide n’empêche pas des scènes d’action spectaculaires – déraillement de métro, assaut final d’un manoir écossais. Et d’étonnants coups de théâtre ponctuent le récit. Malgré la noirceur et le pessimisme, l’humour est omniprésent. Ainsi, l’impitoyable terroriste aime les chansons qui font boum, Charles Trenet («Boum») ou John Lee Hooker («Boom Boom Boom»)…

Œuvre dont l’ambiance puissamment freudienne réduit les ardeurs sexuelles de James, Skyfall réinvente le mythe tout en l’inscrivant dans la continuité. Sam Mendes égrène des citations légères. Bond prend un varan pour marchepied comme en d’autres temps il courait sur les crocodiles (Vivre et laisser mourir). Au bord d’une route écossaise, l’Aston Martin légendaire et Bond composent un tableau renvoyant à celui de Goldfinger, sur la route d’Andermatt.

L’action s’inscrit dans une temporalité qui intègre la mémoire collective et fusionne les âges. L’actuel James Bond ne peut avoir conduit cette Aston Martin antérieure à sa naissance. Mais lorsqu’au fond d’un garage il découvre le véhicule fantasmatique, le spectateur complice accepte avec bonheur ce signe de reconnaissance.

Skyfall, de Sam Mendes (Royaume-Uni/Etats-Unis, 2012), avec Daniel Craig, Judi Dench, Javier Bardem, Ralph Fiennes, 2h23.

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