Dans le langage des journalistes, James Bond est un marronnier qui, depuis 1962, fleurit à intervalle constant. A l’heure où sort le vingt-quatrième film de la franchise, on pourrait soupirer en se demandant ce qui reste à en dire. Or c’est tout le contraire. Parce que cela fait plus d’un demi-siècle qu’il promène son permis de tuer dans notre espace (pop-) culturel, James Bond a acquis un statut à part: celui d’objet de réflexion débordant l’espace de la critique cinématographique. Traversé par son époque, le héros au double zéro en est aussi devenu le miroir.

Par exemple, on notera avec intérêt qu’en 2015 cette figure par excellence de la virilité est un alcoolique dont la libido est en berne. Une approche statistique le prouve: d’après l’hebdomadaire britannique The Economist, qui a compilé des données sur les cinq incarnations de l’agent secret, Daniel Craig est de loin celui qui s’envoie le plus de martinis. Il est aussi celui qui couche le moins. Dans Spectre, on ne le voit «conclure» que deux fois. (On notera au passage que c’est l’insignifiant George Lazenby qui, en l’année érotique 1969, atteint le record de femmes renversées Au service secret de Sa Majesté.)

Qu’est-ce à dire sur l’homme, le mâle, d’aujourd’hui? Qu’il évolue, peut-être, dans une société qui ne permet plus de jouir. Non que l’interdit soit explicite, tout au contraire: le monde n’a de cesse de nous enjoindre à le faire. Seulement, pour désirer, et entreprendre, encore faut-il savoir qui l’on est.

Or l’homme James Bond vit désormais dans un environnement qui le dépasse, complexe et multipolaire. Le mal peine à s’y incarner, se dissout dans le système. Son travail, sa fonction ont été rendus obsolètes, et sa place auprès des femmes est devenue incertaine (à moins que ce ne soit l’inverse). Ebranlé aux fondements de son identité, James Bond continue néanmoins d’afficher l’allure impeccable du séducteur et tous les attributs de la virilité – société des apparences oblige –, tandis qu’il noie dans un alcool triste le sentiment de n’être qu’une coquille vide.

On ne s’étonnera donc pas qu’à l’instar de nombre d’hommes aujourd’hui, James Bond cherche le salut dans un repli vers l’intime. Il paraît que, dans Spectre, l’agent secret se consacre avant tout à sauver l’amour. A défaut d’avoir encore prise sur la marche du monde, c’est sans doute ce qu’on pouvait lui souhaiter de mieux.