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Interview

James Ellroy: «Je suis un sentimental. J’aime la solitude»

Interviews, signatures, talk-shows: on s’arrache l’auteur d’«Underworld USA». Rencontre avec James Ellroy en pro de la promo, as du nihilisme et maître en humour noir

L’écriture de polars est un sport de combat. En mission à Paris: l’agent spécial James Ellroy. Pull noir. Glabre et chauve. Lunettes rondes. Yeux scanners. Tueur à l’affût. Nom de code: Opération Underworld USA . Objectif 1: promouvoir le dernier volume de sa magistrale trilogie politique et policière sur l’histoire des Etats-Unis entre 1958 et 1972. Objectif 2: vendre des livres. Objectif 3: rencontrer des fans. Objectif 4: faire des discours. Il adore. «Je parle très bien en public.» Les jours se suivent sur un tempo d’enfer. Interviews, signatures, conférences, talk-shows. On se l’arrache comme une rock star. Il en rit. Il hait le rock. «C’est la musique d’un développement bloqué, d’une rébellion infantile contre vos parents.»

On le rencontre à l’endroit convenu. Nom de code: Aubusson. Bel hôtel du XVIIe, dans le 6e. Salon chic, cheminée de charme. James E s’avance. Il est seul. Pas de service d’ordre. Pas d’attachée de presse. Il sort d’une interview-breakfast. «Glad to meet you.» Brève poignée de main. Son sourire dure un centième de seconde. James le Pro commence par s’excuser. Souhaite se retirer cinq minutes dans sa chambre. On l’attend. Douze minutes et il est là, intense, concentré. «Let’s do this.» Le micromane tend son dictaphone. Questions, réponses. La voix est caverneuse, le débit lent, le propos précis. Pas un mot en trop, pas un mot qui sonne faux.

Samedi Culturel: Vos intrigues sont d’une extrême complexité, vos romans fourmillent de personnages. Le travail de préparation doit être colossal? James Ellroy: J’engage des chercheurs qui rassemblent une immense documentation, vérifient les faits, les chronologies. Je veux que les faits soient clairs pour pouvoir remplir la trame du récit avec une fiction crédible. Ensuite, je prends énormément de notes sur l’intrigue, les personnages, les investigations, les histoires d’amour, et je rédige des plans ultra-détaillés. Le plan d’ Under­world USA faisait 400 pages. Il m’a fallu neuf mois pour établir cette superstructure, puis onze mois pour l’écriture proprement dite.

Votre trilogie ne se déroule pas seulement aux Etats-Unis, mais aussi à Cuba, au Vietnam, en Haïti, en République dominicaine. Etes-vous un écrivain voyageur?

Non. Je n’ai pas envie d’aller à l’étranger. Je n’irai jamais dans le tiers-monde. I don’t care. Je ne veux pas voir la pauvreté et l’horreur de ces pays. Si j’en ai besoin pour un récit, j’envoie des chercheurs ou alors j’invente, je mets des palmiers, des crocodiles, de la chaleur…

Mais la pauvreté, l’horreur existent aussi aux Etats-Unis, vos livres en témoignent.

Je ne les vois pas. Je m’isole du monde. Je n’ai pas d’ordinateur, pas de télévision, pas de téléphone portable. Je ne lis pas les journaux, je ne vais pas au cinéma. J’ignore le monde. Je refuse la diversion. Je vis dans le passé.

Vous aimez rester dans le noir et écouter de la musique…

J’aime la musique symphonique, c’est ma principale source d’inspiration. J’aime être dans le noir, avec ou sans musique. Je le fais tout le temps. Je reste allongé dans le noir et je pense, c’est tout. Je ne prends pas de notes. Je pense aux femmes.

Les théories du complot sur les assassinats des frères Kennedy et de Martin Luther King jouent un rôle central dans votre trilogie. Que pensez-vous des spéculations récentes sur les attentats du 11 septembre ou sur la guerre contre l’Irak?

Je n’ai pas suivi les événements politiques de ces dernières années et je ne les commenterai pas. Pour le complot contre Kennedy, j’ai repris à Don DeLillo une thèse qui n’avait rien d’original à l’époque. Les attentats n’ont pas été commis par la CIA en tant qu’entité, mais par des renégats de la CIA, des exilés cubains cinglés, des hommes de la mafia.

Vous décrivez le directeur du FBI, John Edgar Hoover, comme un marionnettiste cynique. Certaines théories du complot lui attribuent une responsabilité directe dans les assassinats de 1963 et 1968.

Pas moi. Hoover a probablement senti grandir le ressentiment contre King, mais il n’était pas au courant d’un complot. Hoover était un homme de pouvoir qui a capitalisé sur la menace du communisme, menace bien réelle à l’époque si vous pensez à l’horrible tyrannie qu’était la Russie soviétique. Le problème, c’est que son obsession anticommuniste l’a amené à nier l’existence du crime organisé, qui était une menace intérieure bien plus grande que la gauche américaine. Les gens de gauche n’étaient pas dangereux, ils étaient très bien infiltrés. Le Parti communiste, les groupes nationalistes noirs étaient très bien infiltrés, mais la mafia ne l’était pas.

On vous prête des idées politiques très à droite, voire réactionnaires.

Je ne suis pas réactionnaire. Je suis républicain, je suis pour la peine de mort, j’aime Dieu, je vais à l’église. Mais on peut être un conservateur et vouloir des droits égaux pour les Noirs. On peut être un conservateur et penser que c’est mal d’assassiner des présidents.

Les femmes jouent dans «Under­world USA» un rôle plus important que dans tous vos autres livres. Or ce sont des femmes de gauche, qui influencent fortement vos héros masculins: l’un d’eux se sent «devenir rouge» après sa rencontre avec une militante communiste, «Joan la déesse rouge». Quels ont été vos modèles?

Ma deuxième ex-épouse, Helen Knode, trouvait mon précédent roman American Death Trip trop rigoureux, trop mécanique. Elle m’a incité à écrire davantage avec le cœur. J’ai suivi son conseil. Après une dépression nerveuse, j’ai vécu une histoire d’amour avec une femme nommée Joan. Elle était de gauche, athée, d’origine juive. Nous avons eu d’intéressants dialogues. La confrontation entre ses croyances et les miennes a été intense. Dans le livre j’en ai fait une icône, une force de la nature, une force de l’Histoire. Joan m’a plaqué et j’ai alors rencontré Kathy, devenue Karen dans Underworld USA, une femme de gauche mais non-violente, et ces relations ont formé la base matriarcale du livre.

C’est au fond un roman noir romantique?

Absolument. Je suis un sentimental. J’aime la solitude et j’aime mon intense communion avec ma compagne actuelle. Under­world USA est pour moi le livre d’un nouveau départ. C’est celui qui donne le plus de place aux femmes et aux enfants. Actuellement, j’écris un livre de souvenirs sur mes relations avec les femmes. Il s’appellera The Hilliker Curse et paraîtra en novembre chez Rivages. Hilliker est le nom de jeune fille de ma mère.

Quels sont vos projets dans le domaine de la fiction? Allez-vous explorer d’autres périodes de l’histoire américaine?

J’avais prévu d’écrire une histoire qui se situerait dans les années 1920, sous la présidence Harding, mais j’y ai renoncé. Mauvaise idée. Ce sera peut-être un quartet sur la Deuxième Guerre mondiale à Los Angeles. Pour le moment, je me concentre sur The Hilliker Curse.

Vos héros récurrents sont des machos violents et tourmentés. Pouvez-vous imaginer donner dans un prochain roman les principaux rôles à des femmes?

C’est possible. Je bloque maintenant le prochain livre dans mon esprit, et je pense que vous avez peut-être raison.

L’interview est un sport de combat. James le Pro salue et s’éclipse. Sourire sec d’un centième de seconde. Il a su dire et ne pas trop dire. Il se manage et se ménage: vingt minutes avant la prochaine interview. Il en profitera pour faire une de ces courtes siestes qu’il affectionne. Allongé dans le noir à penser aux femmes ou ne pas penser. «J’aime l’état d’inconscience.» Après Paris, la promo d’Underworld USA l’emmènera en Belgique, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Espagne, au Portugal, en Italie, en Suède. A la rencontre de ses fans. A rester tranquille dans le noir. A répondre à des micromanes qui lui demanderont fatalement ce qu’il pense de l’horreur du monde d’aujour­d’hui. Il ne répondra pas. Il n’a pas d’opinion sur tout.

«Je veux transmettre de l’art. Je veux raconter des histoires avec du recul.» Mais ne vous en faites pas: l’horreur du monde sera au cœur de ses prochains romans.

James Ellroy, «Underworld USA», Blood’s A Rover, trad. de Jean-Paul Gratias, Rivages, 848 p. Voir notre article: «L’Amérique au scanner de James Ellroy» dans le SC du 9.1.2010.

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