Exposition

James Nachtwey, la douleur et la mémoire

Le grand photographe de guerre américain est exposé à Paris jusqu’au 29 juillet. Impossible de ne pas être ébranlé par ses clichés

James Nachtwey n’aime guère commenter ses images. Debout, presque caché dans un recoin de l’une des salles d’exposition de la Maison européenne de la photographie, dans le quartier parisien du Marais, le photographe de guerre américain préfère être le témoin silencieux de son œuvre. Face à lui, l’image coup de poing d’un jeune Palestinien, un cocktail Molotov enflammé à la main. A sa gauche, la photo percutante d’un évêque latino-américain, assis en soutane noire à bord d’un hélicoptère militaire des forces du Guatemala, comme s’il partait bénir les champs de bataille. Nachtwey, 70 ans, est un homme de paix qui a passé sa vie à raconter la guerre derrière son objectif. Memoria, titre de l’exposition parisienne, se veut un hommage à la dignité des combattants, des victimes, mais aussi des médecins et infirmiers affairés à sauver les vies broyées par le fracas des armes. Et pourtant: comment croire que de ce chaos ethnique, économique, nationaliste puisse, un jour, vraiment surgir la paix?

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Le monde de James Nachtwey est celui de la survie. On n’y danse pas. On y célèbre peu. On se terre en attendant que passe l’ouragan de la terreur et de la mort. Berlin, 1989: les doigts d’une main repliée sur le haut d’un mur, surmonté de barbelés, disent la fuite et le gouffre qui s’ouvre devant les Allemands de l’Est, enfin libérés du totalitarisme. Grozny, Tchétchénie, 1995: des femmes viennent, ensemble, partager la peine de la disparition d’un fils, tué par l’armée russe. L’une des seules images de fête est celle prise à Soweto, en Afrique du Sud, en 1992: on y voit de jeunes Noirs, extirpés du quotidien de leurs bidonvilles par la joie de sauter sur un trampoline. Nachtwey a figé leur saut. Deux corps d’adolescents bondissants se déploient sous un ciel de nuages. Une parabole de cette planète où, d’un coup, tout peut basculer. Où des millions d’êtres humains doivent, chaque jour, lutter pour ne pas sombrer dans le précipice des guerres, des gangs ou des épidémies.

Douleur et espérance

La question est presque rituelle. Calé derrière sa timidité, obligeant son interlocuteur à répéter sa question en raison d’une douloureuse surdité héritée par une blessure survenue en Irak, James Nachtwey écoute les journalistes lui demander, presque à chaque fois, si ses photos ont quelque chose à voir avec la religion, tant elles reflètent à la fois la douleur, la malédiction et aussi l’espérance. Réponse évasive: «On ne prend pas ce type d’images, dans ce type de situations, sans penser que l’on travaille aussi pour une raison supérieure, pour un but plus élevé que le simple fait de les publier, demain, dans un magazine.»

Le reporter à l’allure de Robert Redford a soigné le choix de chaque photo pour cette exposition d’abord présentée à Milan par son agence italienne, Contrasto, et le directeur de celle-ci, Roberto Koch. La lumière sublime chacun des clichés. Nachtwey, ce moine-photographe dont les archives sont désormais entreposées et gérées par l’Université américaine de Dartmouth, dans le New Hampshire, est le peintre engagé de nos faillites morales, économiques et sanitaires: «Savez-vous qu’en 2017 seulement plus d’Américains sont morts d’overdose de drogue que dans les guerres combinées du Vietnam, d’Irak et d’Afghanistan? Nous vivons avec cette dureté, avec cette injustice. Je leur ai consacré ma vie. Alors oui, dans mon cas, le mot «mission» a sans doute du sens.»

Récits de survie

Ceux qui croient l’humanité capable du pire trouveront, dans cette superbe exposition de la Maison européenne de la photographie, toutes les raisons de justifier leur pessimisme. Et pourtant: jamais l’espoir n’est absent. Comme si, dans le tunnel de l’effroi, une porte restait toujours ouverte pour quelques-uns, survivants et messagers. Port-au-Prince, Haïti, 2010: une vieille femme rescapée du séisme tient dans sa main un chapelet. En arrière-plan? Une église fracassée par le tremblement de terre qui fit plus de 300 000 morts. Au-dessus de sa tête: la silhouette d’un hélicoptère des Nations unies. Il faut des témoins tels que James Nachtwey pour redire que les fractures de ce monde, et les guerres qu’elles engendrent, transforment l’humanité en amas de ruines.

Et il faut regarder ses images – comme celle de cette femme afghane voilée au milieu des décombres – pour comprendre qu’au milieu du pire et de la plus insondable douleur, la volonté de survivre reste, pour tout journaliste, le plus magnifique des récits.


«Memoria», Maison européenne de la photographie, Paris, jusqu’au 29 juillet.

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