Poésie

James Noël, dans l’écume des vers

A 38 ans, il a publié une anthologie de la poésie haïtienne. Activiste des nuits longues, animateur d’une revue et invité du Salon du Livre, il tourne son île en terre d’hospitalité

Il vous parle depuis son jardin de Port-au-Prince, quartier de Pacot, les arbres électriques, le vrombissement du colibri; sa plus jeune fille, Romy, en robe rose de princesse, passe dans le champ de la caméra. La connexion internet est parfaite, on en profite. James Noël, 38 ans, revient tout juste de la mer, il a encore le goût du sel sur le bout de la langue. Alors, quand on lui demande de puiser un vers, dans l’Anthologie de poésie haïtienne qu’il a publié aux éditions Points, il cite René Depestre: «La tendresse des poètes voyage en baleine bleue autour du monde: aidez-nous à sauver cette espèce en voie de disparition.»

En voie de disparition? Rien n’est moins certain. James Noël s’est souvent invité avec ses amis dans les fêtes haïtiennes, dans les bars, où il déclamait de la poésie. «Sur cette île, ces interventions sont un courant continu qui traverse les générations. Quand on m’a demandé de réaliser cette anthologie, j’ai voulu donner de la place aux poètes de rue, aux diseurs sans éditeur.» Près de 600 pages, 73 auteurs, beaucoup de femmes, des figures mythiques de la littérature haïtienne (Frankétienne, Georges Castéra, Depestre) mais aussi un aréopage élégant de jeunes métromanes qui ne considèrent pas l’écrit comme accessoire.

Idées reçues

Juste après le séisme de 2010, il s’est mis au travail. Avec sa femme, la plasticienne Pascale Monnin qui a grandi entre Yverdon et Port-au-Prince, ils n’ont pas seulement songé aux murs qu’il fallait colmater mais aussi aux idées reçues dont chacun devait se nettoyer: «Nous avons créé la revue Intranqu’ìllités comme une boîte noire en temps de catastrophe. Nous étouffions sous les décombres des clichés, peut-être plus encore que sous ceux des bâtisses. A partir de la faille, nous souhaitions inventer une revue de grande magnitude.» A la vision d’Haïti, terre des tragédies, pays le plus pauvres des Amériques, ils ont substitué un imaginaire de l’hospitalité.

Au sommaire du quatrième numéro d’Intranqu’Îllités qui sortira dans quelques semaines, des textes de vivants et de morts, d’Haïtiens et d’étrangers, Aimé Césaire, Christiane Taubira, Sonny Labou Tansi, Nancy Huston, le rappeur américain Saul Williams; il s’ouvre par un «Manifeste pour un nouveau monde»: «En dix ans d’écriture, j’ai été constamment invité à l’extérieur de l’île. Ma vie est faite de mouvements. Dans la revue, il ne s’agissait pas d’être autocentré. L’histoire haïtienne ne se déroule ni dans l’autarcie, ni dans le repli. Elle est aller-retour.» Tandis que le pays était décrit comme un repoussoir ultime, Pascale Monnin et James Noël ont même créé dans la ville de Port-Salut une résidence d’artistes où il s’agissait autant d’écriture que de fruits mûrs, déconstruire le regard sur une île réduite la plupart du temps à quelques poncifs.

Blues créole

James Noël est un activiste, un Stakhanov dandy, un esthète des nuits longues. Il est un jour à Port-au-Prince entouré de slammeurs, de comédiens, de chanteurs, pour inaugurer le Quinzaine de la Francophonie. Le lendemain à la Maison de la Poésie parisienne où il invite Arthur H pour trafiquer des blues créoles. «Je suis un rentier de la poésie. Je n’ai pas de compte dans les paradis fiscaux mais je vis de cette banque sans lieu qu’on appelle le verbe.» Quand il avait 23 ans, il a travaillé quelques mois comme bibliothécaire au centre culturel des Pieds poudrés, il a signé quelques chroniques pour la presse «people» de la Caraïbe, avant de soudain décider qu’il travaillerait pour son compte propre.

Depuis lors, il a passé des mois en famille à la Villa Médicis. Il a peaufiné des chansons. Il a surtout aggloméré, autour de lui, magnétiseur imparable, une foule de créateurs qui ne tissaient pas de parallèle entre la valeur d’un pays et son PIB. Il a aussi rédigé un recueil, Le pyromane adolescent, rimbaldien en diable, où il travaille au corps la nécessité même d’écrire: «j’ai déboîté mon fémur gauche/je l’ai mis dans un foyer/et puis un long feu s’est mis en marche/j’étais heureux comme une allumette».

James Noël mène aussi, le plus souvent possible, des ateliers de poésie: «J’apprends beaucoup avec ces apprentis sorciers, ils ne sont pas que des sangsues!» C’est un autre stéréotype sur Haïti, moins connu sans doute, mais pas moins curieux. Il y aurait dans cette île autant de poètes que d’hommes et les choses n’y existeraient que pour les rimes qu’elles viendraient tôt ou tard à susciter. «Je ne crois pas qu’on puisse dire que la poésie est partout. Mais je suis par contre certain qu’elle est nécessaire pour chacun de nous, en Haïti comme en Suisse. Il faut charger notre regard en exigence, apprendre à composer avec le mystère.»

Romy virevolte dans ses jupons. Elle montre son petit livre pour qu’on le lui lise. Il faut arrêter là. La poésie n’attend pas.


James Noël au Salon du livre: «Les nouveaux passeurs», Me 27 avril à 14h45, scène Salon africain.

«Anthologie de la poésie haïtienne contemporaine», dirigée et présentée par James Noël. (éd. Points, 576 pages)

Revue Intranqu’ìllités

Publicité