Spectacle

James Thierrée: «J’aime danser sur le champ de bataille»

Chasseur de songes ou corsaire incendiaire, James Thierrée émerveille une nouvelle fois au Théâtre de Carouge. Confessions d’un athlète qui, à 44 ans, veille à la mécanique

Pis que la grenouille, James Thierrée se fond dans le décor de ses étangs. Essayez de l’attraper dans Raoul, ce solo où cet enfant du ciel et des eaux voit double. Impossible. Ses démons protègent l’artiste, comme la valise à pattes dans laquelle il se cachait, à 4 ans déjà, sous le chapiteau de ses parents, les merveilleux Jean-Baptiste Thierrée et Victoria Chaplin.

Vous allez le saisir au vol pourtant. Il est à dix mètres de vous, sur la scène de La Cuisine, cette baraque imposante où le Théâtre de Carouge s’est établi, le temps que l’on construise sa nouvelle enveloppe. Crinière et barbe sépia à la Martin Eden, James Thierrée règle un tempo avec un technicien. La diablerie du soir est une affaire de détails.

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Un instant, vous pensez à son rôle de clown dans Chocolat, aux côtés d’Omar Sy. A la passion féroce des projecteurs et des planches qui était celle de son personnage. James est né au Cirque Bonjour, celui où régnaient Victoria et Jean-Baptiste, cerné par les tigres et les chimpanzés. Depuis, il n’a cessé d’élargir l’arène des fauves.

Cette fois, vous le tenez. Sur un divan à grosses fleurs brunes, l’acteur, trapéziste, mime, déballe la malle de ses désirs, celle que trimballe son Raoul, ce double déraisonnable qui voyait le jour en 2009.

Vous êtes seul en scène, alors que vous chérissez l’idée de la troupe. N’est-ce pas paradoxal?

Depuis mes débuts il y a vingt ans, j’ai toujours aimé vivre en troupe, la fabriquer. Mais les choses ont changé: diriger une compagnie est devenu un défi. Les interprètes sont plus volages, plus butineurs. Ils ne sont plus forcément prêts à s’engager à long terme pour vivre une expérience collective, traverser des épreuves ensemble et connaître la joie des victoires, après les blessures. Cette vie, c’est celle que j’ai toujours connue, avec mes parents d’abord.

«Raoul» est comme toutes vos pièces d’une incroyable luxuriance. Qu’est-ce qui existait en amont de la première répétition? Un story-board?

Une création, c’est un jaillissement primaire et instinctif.

Vous ne vous êtes pas fixé de règle du jeu?

J’ai plutôt pensé en termes de chiffres. Vais-je faire un spectacle pour cinq interprètes, ou trois ou un? Là, c’était un. J’ai décidé alors de séparer ce un en deux: Raoul aurait son double. Puis j’ai eu l’idée d’une tour dont il serait captif. Et comme souvent, j’ai imaginé ses luttes intérieures et une série d’épreuves. Tout est venu naturellement. Il n’y a pas eu de réflexion d’écriture. Quand je jette un objet, il suit sa course, au-delà de mon attention consciente. L’important, c’est l’élan, le jet.

D’où vient cette confiance?

C’est mon histoire, mon enfance. Ma mère, mon père, ma sœur, nous faisions cela: un costume, une lumière, un accessoire suggéraient une idée, toute bête parfois. C’est comme un origami: on le déplie et c’est un monde qui surgit.

C’est le génie du rêveur?

Je n’ai rien d’un rêveur. Le songe, c’est le spectateur qui le vit. Moi, ce qui m’intéresse, c’est la technique sur le plateau. J’aime la machinerie. C’est l’orchestration de ce langage qui me passionne.

Vos pièces sont des bestiaires. Pourquoi cette obsession?

L’enfance encore. En tournée avec le Cirque Bonjour, je passais du temps avec les bêtes, des tigres, des chimpanzés. Lorsqu’ils ont créé le Cirque imaginaire, mes parents ont préféré les canards, les lapins. Mais ma mère a repris ce bestiaire en fabriquant des animaux avec des éventails, des parapluies. Les créatures font partie de ma vie. Regardez d’ailleurs les grands récits mythologiques: il faut affronter le monstre pour comprendre qui on est. Ou bien se transformer soi-même.

Si vous étiez un animal justement, lequel seriez-vous?

Je suis content d’être un humain. Un corps animal est fait pour agir d’une certaine manière. Nous sommes la seule espèce à pouvoir étirer l’élastique de notre fonctionnalité. Quand je vois mon fils grandir, apprendre à attraper un verre, comprendre son poids, le laisser tomber… Le corps, c’est sans fin, c’est un puits magnifique. Une chute inversée.

Votre corps vous surprend-il encore?

Oh oui, il se montre d’une telle générosité. Je lui suis reconnaissant d’accepter depuis trente-cinq ans tant de violence auto-infligée par l’acrobatie, les cascades, les chutes, les accidents. En 2009, au moment où naissait Raoul, je m’inquiétais déjà: résisterait-il à toutes ces épreuves?. Mais l’addition n’est pas si salée. Ce corps, c’est mon compagnon, un bon gars, comme tous ces muscles qui se sont régénérés. J’ai beaucoup d’affection pour eux comme n’étant pas moi.

Le corps, c’est un autre?

Oui, je converse avec lui. Il y a beaucoup de choses à apprendre de cette fréquentation. Le cerveau est réparti dans le corps. Il est beaucoup plus large que la boîte crânienne.

A 44 ans, qu’avez-vous perdu?

Il y a des choses que je ne peux plus faire. Mais ce n’est pas une perte, puisque je les ai faites. Il faut juste trouver un autre chemin, c’est ainsi qu’on apprend. Ce qui n’a pas changé, c’est ce sentiment qu’il faut être éreinté, rincé à la fin du spectacle pour avoir donné et vécu quelque chose.

Que voudriez-vous gagner?

Le détail, tout ce qui est de l’ordre de l’infime dans l’interprétation. Récemment, j’ai eu l’occasion de travailler à Paris avec les danseurs du Ballet de l’Opéra. Moi qui viens du cirque, qui suis passé par le trapèze, l’acrobatie, je me sentais comme un intrus. J’étais fasciné par la musicalité de ces corps. C’est à cette intelligence du détail que j’aspire. La réalité de mon corps aujourd’hui l’impose.

Vous avez beaucoup joué au cinéma, mais c’est «Chocolat» de Roschdy Zem qui vous a consacré. Un cap?

C’était un film sur l’origine du music-hall, de mon métier, il était évident que je devais le faire. Ce succès m’a mis sur les rails pour réaliser ce film que j’ai en tête depuis des années. Il va se faire, je planche sur le scénario depuis si longtemps. Vous pouvez imaginer que ce ne sera pas l’histoire de deux gars qui discutent dans un bar. Mais avant cela, je ferai encore l’acteur dans une adaptation de Corto Maltese par Christophe Gans. J’y joue Raspoutine, le compagnon de Corto, une figure inquiétante, comme Raoul.

Vos spectacles sont des encriers inquiétants. Pourquoi cette teinte?

Adolescent, j’ai été très très imprégné par les Russes, Dostoïevski et L’idiot en particulier. J’aime que la toile de fond de mes spectacles soit sombre. Je sautille ensuite par-dessus et je fais des blagues. Je danse sur le champ de bataille.

Que devez-vous à votre père?

Il m’a appris à suivre mon chemin, sans me soucier de ce qu’attendaient les autres. C’est ce qu’il a fait lui, acteur d’abord, homme de cirque ensuite, libre de ses choix. Il m’a appris à affirmer ma singularité, ce rêve qu’on a tous, à protéger cette zone-là de ma vie.

Et à votre mère?

Tant de choses. (Silence pensif.) Mon père a tracé le sillon. Mais ma mère m’a transmis la passion de l’artisanat, une manière de prendre soin des matières qu’on va développer, des idées pour les emmener jusqu’au bout. Et tout cela avec un mélange de douceur et de férocité.



Raoul, La Cuisine, Carouge (GE), jusqu’au 16 nov., complet, mais liste d’attente chaque soir.

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