Pina Bausch, Alain Platel, Heiner Goebbels et même le Ridley Scott de Blade Runner! Face à Tabac rouge, cauchemar agité signé James Thiérrée, qui fait salle comble à Vidy depuis vendredi, une kyrielle de références artistiques viennent à l’esprit. Laissant le cirque pour la danse, le petit-fils de Charlie Chaplin dépeint l’univers d’un savant ou monarque paumé dont les muses ou sujets se rebellent.

Six danseuses, le cheveu délié façon Pina Bausch, expriment leur soif de liberté tels les «réplicants» de Blade Runner. Des solos de danse contemporaine sur du Bach évoquent Alain Platel et ses clashes anachroniques, tandis qu’un miroir mobile et imposant, sorte de radeau volant, rappelle les machineries de Heiner Goebbels. Un artiste, Goebbels, auquel on pense également à travers la présence du comédien Carlo Brandt dans le rôle du savant inquiet, sorte de cousin scénique du chercheur possédé joué par André Wilms dans Max Black en 1998. Difficile de trouver plus belles références que ces pointures-là! Mais James Thiérrée sait dégager sa voie personnelle dans cette déferlante de réminiscences. Il déploie une forme de légèreté ludique, une fraîcheur presque enfantine qui n’appartient qu’à lui.

Non, Tabac rouge n’a pas une odeur de tabac froid. Mais oui, comme l’ont remarqué beaucoup de spectateurs, James Thiérrée change de registre en troquant de plus en plus la piste de cirque pour le parquet de danse. Déjà, dans Raoul, son dernier spectacle en 2009, celui qui aura 40 ans l’année prochaine et qui a été mime, acrobate, jongleur et même magicien dans ses jeunes années, avait abandonné les voltiges en plein ciel pour une démarche plus théâtrale et introspective, sorte de danse des voiles dans le donjon de ses peurs.

Dans Tabac rouge, James Thiérrée confie à Carlo Brandt ce rôle de figure angoissée. Dès l’apparition du comédien suisse, sa mine renfrognée et ses paroles confuses témoignent de ses tourments. Et lorsqu’il s’assied dans un vaste fauteuil rouge, ce n’est pas comme un souverain rayonnant, mais comme un créateur hanté par un problème insoluble. D’ailleurs, son majordome, grande gigue à l’air pincé, s’affole, panique. Prend une cigarette pour un téléphone, déchire les partitions qu’une bonne âme recoud ensuite, pousse et tire les meubles montés sur roulettes.

Le mouvement. Il est central dans cette pièce-tourbillon qui ne s’arrête jamais. Les six danseuses se jettent au sol, escaladent des tubulaires, sont hissées sur des cintres ou tout simplement harcèlent, telles des érynies, leur créateur pour tenter de se libérer, passer de l’autre côté du miroir.

Principale pièce du décor, le miroir monumental dit beaucoup de l’enfermement qui oppresse les protagonistes de cette dystopie. Sans cesse en mouvement lui aussi, il est déplacé, incliné, retourné, hissé. Et, lorsqu’il plane au-dessus des têtes comme un immense rapace, il raconte l’écrasement dont souffre cette société repliée sur elle-même, condamnée à se mirer comme une fatalité. Une impression qui redouble quand le créateur fait un arrêt cardiaque ou quand arrive sur le plateau une machine aux mille tubes entrelacés, sorte de pieuvre dont les tentacules se seraient emballées pour mieux étouffer…

Un tableau bien sombre. Mais James Thiérrée, même s’il ne l’a jamais rencontré, a hérité de son grand-père Charlie Chaplin un sens de l’échappée. Une capacité à insuffler une lueur d’espoir dans ce sous-sol pour damnés. Ainsi, les femmes-lampes, dont la tête est recouverte d’un abat-jour et qui, allumées, semblent autant de veilleuses indiquant la sortie. Ainsi, cette contorsionniste bras en écharpe, qui fait penser à Gavroche sur les barricades: même pas mort, y compris quand il est fauché par les balles. La jeune femme virevolte sourire aux lèvres et son corps-serpent qui semble échapper à la loi des solides procure une sensation de liberté. Il y a la musique enfin, patchwork de styles – classique, balkanique, rock, latino, électro – dont le métissage peut laisser dubitatif, mais qui raconte aussi cette envie d’ailleurs, cette ouverture sur l’autre.

Le public ne s’y trompe pas. Durant les saluts qui sont dansés, le maître d’œuvre, absent pour la première fois de sa propre création, traverse la scène parmi ses interprètes avec une drôle de démarche. Soulevée, l’audience applaudit, et applaudit de plus belle dès son éclipse, espérant revoir celui qui passa tel un mirage. Lorsqu’il revient, le cœur de la foule se gonfle à nouveau. Populaire, James Thiérrée? Iconique, à ce niveau de popularité.

Tabac rouge, Vidy-Lausanne, jusqu’au 7 février, 021 619 45 45, www.vidy.ch

Théâtre du Passage à Neuchâtel, du 18 au 24 février, 032 717 79 07, www.theatredupassage.ch

Le mouvement est central dans cette pièce-tourbillon qui ne s’arrête jamais et place la danse en majesté