Tout l’été, «Le Temps» remonte les chemins tortueux qui ont aidé certains des plus grands artistes à trouver leur voie

Il y a une vingtaine d’années, l’atelier de James Turrell (1943) ressemblait plus à un hangar ou à un bureau d’ingénieur qu’à un atelier d’artiste. Une photo publiée à l’époque permet de le découvrir, avec ses machines alignées le long des parois sous des bâches en plastique transparent. Et au milieu, occupant une grande partie de la surface, un planeur à demi démonté destiné au propriétaire, amateur de vol-à-voile. C’est que l’artiste de la lumière, celui qui réussit à créer des espaces stupéfiants, des surfaces qui n’existent pas, des volumes colorés qui enveloppent les spectateurs, et qui a inventé des dispositifs qui proposent une expérience presque mystique de l’espace, comme ce volume découpé dans sa partie supérieure auquel on accédait en plongeant dans une piscine pour apercevoir le ciel détaché de toute autre référence visuelle que lui-même, n’est pas un artiste qui malaxe la matière, les gros pinceaux et les tubes de couleurs.

James Turrel a commencé par obtenir des diplômes de psychologie et de mathématiques en 1965, avant de se lancer dans des études d’art. Est-ce suffisant pour dire qu’il fut autre chose qu’un artiste? Trouver sa voie à 22 ans, on ne peut pas vraiment appeler ça un changement de direction. Et pourtant, il fallait en passer par là, par une voie qui ne bouscule pas les traditions familiales, pour pouvoir enfin bifurquer vers autre chose sans pour autant abandonner l’idée d’un ordre caché du monde, d’une transcendance à approcher, comme celle qu’il observe dans le cratère de volcan éteint d’Arizona où il installe, depuis des années, un observatoire de la lumière ou plutôt de l’expérience corporelle de la lumière.

Car Turrell est enfant de quakers et rien ne le destinait à entrer dans un monde de l’art dont il ne partage d’ailleurs toujours pas le clinquant, même si le premier musée consacré à son œuvre vient d’ouvrir en Argentine dans l’immense propriété d’un Suisse collectionneur d’art, Donald Hess. Il raconte qu’adolescent il portait des jeans à boutons alors que la mode était aux fermetures éclair. Parlant de la guerre du Vietnam et des années 1960-1970, il dit: «Je ne pouvais pas m’élever contre cela de la même manière car c’était précisément ce que j’aurais fait de toute façon.» Commencer quelque part ailleurs que dans l’art afin de pouvoir mieux y entrer, l’explication s’applique artificiellement. Dans le cas de James Turrell, c’était le détour qui s’imposait pour être fidèle à soi-même.