Portrait

Jan Blanc, doyen de la Faculté des Lettres à l’Université de Genève et hipster

A quarante et un an seulement, l'historien de l’art est doyen de la Faculté des Lettres à l’Université de Genève. Il bouscule les idées reçues

Longue barbe brune façon hipster, jean slim bleu foncé, chemise en lin rayée bleue et blanche au col ouvert. Le souriant quadragénaire qui nous ouvre la porte de son bureau cet après-midi d’août n’a pas vraiment l’image que l’on se fait d’un historien de l’art, et moins encore celle d’un haut fonctionnaire.

Sur son profil Facebook, le cigare façon Che Guevara

Pourtant, Jan Blanc est doyen de Faculté des Lettres de l’Université de Genève depuis février 2015. Les images, il maîtrise: sur son profil Facebook se côtoient une photo de lui très second degré, le cigare aux lèvres façon Che Guevara, des clichés de paysages et des photos d’œuvres d’art. Mais surtout, les images, il connaît: il est historien de l’art et professeur, spécialiste de la période moderne (XVIe-XVIIIe siècle). Il raconte son parcours, assis devant une table basse en bois foncé où trône un colossal livre d’art. Adolescent, il a eu très tôt le goût de la lecture et de l’exploration, mais l’histoire de l’art est bien loin d’être une vocation: «J’ai fait ce choix pour ne pas devoir me décider. Je conçois l’histoire de l’Art comme une discipline reine où toutes les Humanités sont représentées: à travers elle on peut faire de l’histoire de la science, de l’histoire politique, sociale… Les possibilités sont infinies.»

Le doyen aime l'improvisation

Né en 1975 à Bois-Colombes en banlieue parisienne dans une famille sans lien avec l’Université, Jan Blanc va donc étudier l’histoire de l’Art à l’Université de Paris-Nanterre avant de poursuivre sa carrière universitaire à Lausanne, où il suit son directeur de thèse et devient son assistant. L’ouverture d’un poste dans son domaine le conduit enfin à Genève en 2010. Sa carrière, il la décrit comme guidée par les envies et les opportunités. C’est qu’il apprécie l’improvisation, dans la vie comme dans la musique: «Le jazz, live en particulier, est central pour moi. J’aime l’improvisation dans cette musique, son côté risqué mais calculé à la fois». Au fil de ses études, il se spécialise en peinture hollandaise du XVIIe siècle. Il se tourne ensuite vers la peinture anglaise du XVIIIe siècle, «pour changer un peu de champ, continuer mon exploration en territoire inconnu».

La passion Vermeer

Parmi les peintres hollandais du XVIIe siècle que Jan Blanc étudie, un nom ressort souvent: celui de Johannes Vermeer. Il lui a notamment consacré un énorme ouvrage, Vermeer: la fabrique de la gloire, publié en 2014, qui déconstruit l’image d’un peintre désintéressé et bohème. Le contenu reste très accessible grâce à son vocabulaire simple. Une donnée essentielle pour l’historien de l’art: «Le jargon ne doit pas servir à exhiber son savoir. Il faut employer le mot qui convient, mais le jargon sert parfois à cacher une pensée peu claire.» Etre accessible et transmettre, un désir que Jan Blanc réalise aussi à travers l’enseignement. Car il voit la recherche et l’enseignement comme «deux facettes de la même pièce, qui se nourrissent l’une l’autre». Peu de ses étudiants deviendront historiens de l’art, Jan Blanc le sait, mais son rôle va bien au-delà de la sensibilisation aux œuvres du passé.

On est entré dans une civilisation de l'image

«La vraie responsabilité de l’historien de l’art? Elle se situe dans le présent», juge Jan Blanc. «On est entré dans une civilisation de l’image, de la même manière qu’on était entré avec Gutenberg dans l’univers de l’imprimé. L’image est partout et se substitue au texte, elle a un pouvoir énorme, on l’a encore vu récemment avec cette photo du petit Syrien» (Omran, à Alep). Quel est le rôle de l’historien de l’art, alors? «Eduquer à l’image, comme on l’est pour le texte à travers l’apprentissage de la lecture et l’écriture. Sans cette éducation, on subit une forme de passivité face à l’image, on lui obéit et on la confond avec le réel. On est alors manipulable.» Cet apprentissage se fait lors des études d’histoire de l’art, que Jan Blanc souhaiterait voir proposer au plus grand nombre, avant les études universitaires, afin d’être «à la hauteur de cette nouvelle civilisation».

Il faut savoir broyer de l'administratif

On l’a compris, les questions d’art et d’images passionnent Jan Blanc. Elles semblent bien éloignées des tâches administratives qui sont celles d’un doyen, de quoi se demander ce qui l’a poussé à accepter ce poste. La réponse fuse, taquine: «Pour pouvoir peindre un tableau, il faut savoir broyer les couleurs. Sans administratif, il n’y a rien. Pas d’enseignement, pas de recherche. Ce travail de l’ombre est capital.» Derrière ce choix se cache aussi la volonté de défendre la Faculté des Lettres et l’Université en général, qui lui sont si chères. Car pour le jeune doyen, ce qui menace les Humanités menace l’ensemble de la société: les idées reçues. «Quand on travaille à l’Université, c’est l’ennemi numéro un. Contrairement à l’image que l’on a parfois d’elle, l’Université a pour objectif de faire bouger les lignes, d’innover, pas de conforter les savoirs.»

Regarder dans les étoiles

 Innover. Un concept de grande importance pour le jeune doyen. Il prépare en collaboration avec la Faculté des Sciences un colloque sur l’innovation pour l’automne 2017. Parmi ses autres projets, un ouvrage sur Van Gogh qui paraîtra l’année prochaine. Mais l’heure tourne. Avant de laisser Jan Blanc retourner à ses tableaux, une question encore: et s’il n’avait pas fait ce métier? «Astrophysicien peut-être. Mais notre travail n’est pas si différent du sien. Nous aussi en histoire de l’art, nous regardons dans les étoiles.» Voir loin pour mieux saisir les images qui sont près de nous.


Profil


1975 Naissance à Bois-Colombes, en banlieue parisienne

1997 Licence d’histoire de l’art et d’archéologie à l’Université de Paris X-Nanterre

2005 Thèse à l’Université de Lausanne: «Peindre et penser la peinture au XVIIe siècle. La théorie de l’art de Samuel van Hoogstraten»

2014 Publication de l’ouvrage Vermeer: la fabrique de la gloire aux Editions Citadelles & Mazenod

2015 Professeur ordinaire d’histoire de l’art pour la période moderne (XVe – XVIIIe s.) à l’Université de Genève

2015 Doyen de la Faculté des lettres de l’Université de Genève

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