Beaux-arts

Jan Fabre: «Le cerveau est la partie la plus sexy du corps humain»

L'artiste belge expose à Genève des cerveaux de marbre sculptés à Carrare. Rencontre

Pour sa nouvelle exposition dans sa nouvelle arcade du Quartier des Bains, à Genève, la galerie Art Bärtschi & Cie expose Sacrum Cerebrum, une série de sculptures de Jan Fabre. Ce sont des cerveaux sculptés avec une finesse extrême dans le marbre le plus blanc, à l’échelle, par des artisans de Carrare que l’artiste guide pas à pas. Chacun est présenté dans une mise en scène particulière où apparaissent ici des roses, là des flèches, là encore des ailes et une dague. L’un porte de petites cornes, de l’autre surgit une main, un clou est planté dans un autre, couronné de la gaze la plus fine. À chaque fois, c’est une sorte d’arrêt sur image que propose l’artiste d’Anvers, homme de spectacle confirmé. Malgré la pureté immaculée du marbre, la matière grise semble se déchirer sous nos yeux, les gouttes de sang giclent. Rencontre autour de cet organe que Jan Fabre dit volontiers être la partie la plus sexy du corps humain.

Depuis quand travaillez-vous sur le cerveau?

Mon premier dessin de cerveau date d’il y a huit ou neuf ans. J’avais dû faire des scans de mon propre cerveau parce que j’avais des problèmes neurologiques. Le médecin aimait mon travail et j’ai eu l’opportunité de travailler avec ces scans, d’en faire plus encore. Ensuite, après la mort de ma maman et de mon papa, j’ai fait scanner leur cerveau pour réaliser des sculptures en hommage. Et il y a sept ans j’ai été invité à présenter mon travail dans un congrès mondial de neurologie et c’est là que j’ai rencontré Giacometti Rizzolatti, qui a découvert les neurones miroirs (NDLR: neurones de la cognition sociale et de l’empathie). Nous sommes devenus amis, nous avons eu de nombreuses discussions dont nous avons fait un film. Déjà, dans les années 1970-1980 mon travail a été inspiré par l’entomologiste Jean-Henri Fabre. Souvent, je suis plus inspiré par les scientifiques que par les artistes.

Vous êtes souvent présent dans vos œuvres. Ici, d’un des cerveaux de marbre surgit une main. Est-ce la vôtre?

Non, c’est la main du Christ! Comme dans ces reliquaires en forme de main qu’on trouve partout dans le monde. Quand on ouvre, on trouve un peu de peau ou d’os. Oui, c’est la main du Christ.

Mais dans votre interprétation de la Pieta, vous étiez bien le Christ?

Oui, mais dans la tradition du personnage médiéval d’Elckerlijc, qui a donné en allemand le Jedermann de Hugo von Hofmannsthal. Je suis «Monsieur tout le monde». C’est mon portrait mais c’est aussi celui de tout le monde. Faire un autoportrait c’est comme décoller un masque sous lequel vous êtes à chaque fois différent. Quand vous vous regardez dans le miroir aujourd’hui vous êtes un autre que la semaine passée. L’autoportrait est aussi une tradition de la peinture. Rubens, Van Eyck ont fait beaucoup d’autoportraits. Vous travaillez avec ce que vous avez toujours à disposition. Et vous observez votre peau, vos cheveux, vous considérez votre propre métamorphose.

C’est aussi une sorte d’introspection?

Vous vous observez tour à tour stupide, intelligent, sportif, artiste, clown, génie, charlatan. On a tous de multiples personnalités. Si vous êtes un père, vous êtes aussi un fils.

Dans chaque pièce, le rapport entre science et religion est très puissant.

Oui, pour moi il s’agit d’un triptyque: la science, la religion et l’art. Et je dois les concilier.

Vous avez plusieurs fois exposé dans des églises. C’est un lieu particulier pour vous?

D’ailleurs, je suis un sacré veinard, la cathédrale d’Anvers vent d’acheter une de mes sculptures, L’homme qui portait la croix. Je suis le premier artiste depuis Rubens auquel ils achètent une œuvre. J’ai fait une exposition il y a deux ans à Anvers et le prêtre l’a vue, l’a beaucoup aimée. Il est allé voir l’évêque qui a visité l’exposition et est allé voir le cardinal qui est venu à son tour. Enfin, il y a eu une commission et ils ont décidé d’acheter la pièce. C’est maintenant une œuvre permanente dans la cathédrale. Alors oui, les églises sont des lieux spéciaux, où l’on prend soin des œuvres. C’est par exemple le cas avec les peintures de Goya présentes dans des églises. L’art est vulnérable, comme la spiritualité.

Ce n’est pas comme dans un musée?

Pour moi, le musée est aussi un lieu spirituel. Ce sont des lieux où l’on espère échapper à la pression économique ou politique, ce sont des lieux souverains. C’est aussi le cas du cimetière. Il y a un cimetière fantastique à Anvers avec des sculptures traditionnelles, des gisants qui célèbrent la mort mais aussi la vie. Le cimetière est en fait un musée très important. Mon travail a à voir avec la partie post-mortem de la vie.

Vous avez connu le coma?

Oui, deux fois dans ma vie. Bien sûr ça m’a beaucoup influencé. Accepter la mort c’est aussi célébrer la vie. J’ai aussi beaucoup utilisé les scarabées dans mon travail. Ils représentent un pont entre la vie et la mort. Ils reviennent toujours dans mon travail.

À propos d’animaux, que devient la tortue de Namur (Searching for Utopia, sculpture de 2008)?

C’est aussi une nouvelle œuvre permanente. Je suis vraiment heureux de cette nouvelle. Pour la grande exposition Rops/Fabre à Namur réalisée par un jeune curateur, la tortue a été installée sur la citadelle. Les gens de la ville et de la province ont lancé une collecte pour acheter la sculpture. C’est la population qui a souhaité garder la sculpture. C’est beau, n’est-ce pas?

L’Homme qui mesure les nuages était aussi exposé en extérieur à Namur.

Oui, tout à fait. Son visage mêle le mien et celui de mon frère, décédé il y a vingt-cinq ans. Comme la sculpture dans la cathédrale mêle mon visage et celui de mon oncle.

C’est important pour vous la famille?

Oui, mon père et ma mère sont mes plus grandes sources d’inspiration. Quand j’étais un petit garçon, mon père m’emmenait au musée et au zoo pour dessiner. Ma mère me traduisait Baudelaire, Rimbaud, George Brassens, Jacques Brel. Et c’est mon oncle qui m’a offert le livre de Jean-Henri Fabre.

Dans cette exposition, vous présentez aussi les croquis préparatoires. Vous commencez par des collages?

Oui, je découpe des images dans des magazines, des livres. Puis à Carrare je les accompagne de dessins pour expliquer ce que je souhaite aux artisans. Quelquefois aussi j’ajoute quelques textes en anglais. Les dessins permettent de tester, d’expliquer. Je fais aussi d’abord les œuvres en argile, avec quelques objets réels. Par exemple, un vrai clou, un vrai bandage. Je souhaitais qu’ils puissent toucher la gaze de coton. Ce sont de très bons artisans. Je travaille avec deux ateliers. Avec eux, je prépare aussi l’exposition qui aura lieu à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg l’an prochain. Nous réalisons des portraits de femmes.

Jan Fabre, Sacrum Cerebrum, jusqu’au 8 janvier. Art Bärtschi & Cie, rue du Vieux-Billard 24, Genève. www.bartschi.ch

Publicité