Performance

Jan Fabre, plus cannibal qu’Eddy Merckx

Deux Flamands, deux mondes. L’artiste d’Anvers, né en 1958, a tourné pendant une heure sur la piste du vélodrome de Lyon devant le recordman de l’heure de 1972 à Mexico. Chacun a gardé sa propre définition de la performance mais la rencontre fut belle

Il a tout fait comme un vrai, ou presque. Jan Fabre inaugurait jeudi soir au Musée d’art contemporain de Lyon la rétrospective de ses performances. Une exposition qui évoque quarante ans d’actions souvent très physiques, des heures de dessin au stylo bille sur les parois d’une pièce jusqu’aux œuvres utilisant son propre sang prélevé au fur et à mesure de l’action. Mais là, avant de se presser au musée découvrir la rétrospective de l’artiste flamand, la foule a pris le chemin du vélodrome, à quelques centaines de mètres du musée dans le parc de la Tête d’or.

L’endroit a aujourd’hui un charme désuet mais il a eu son heure de gloire, accueillant le championnat du monde en 1989, où le Suisse Urs Freuler gagna la course aux points. A l’entrée, des hôtesses distribuaient de petits drapeaux, flamands, belges, lyonnais, français. Pendant que les gradins se remplissent autour de la vaste ellipse, les commentateurs commencent leur travail. Il y a là le jeune Ruben van Gucht de la télévision belge et «l’encyclopédie du Tour de France, son speaker officiel pendant des décennies, Daniel Mangeas. Et comme à la télé, ils ont des consultants. Raymond Poulidor, en français, Eddy Merckx en flamand essentiellement. Et puis il y a encore d’autres vieilles gloires régionales, comme Henri Anglade, né en 1933, ou Antonin Rolland, né en 1924.

Légendes au micro

Au micro, Eddy Merckx raconte comment il a fait la connaissance de Jan Fabre il y a trois mois, qui lui a alors expliqué son défi. Il résume sa pensée: «ça ne sert à rien, mais je suis curieux». Raymond Poulidor est plus bavard, plus enthousiaste: «Je ne le connaissais pas. Nous avons visité son exposition, c’est un personnage plus qu’extraordinaire, à se demander s’il devrait vraiment être en liberté», plaisante-t-il.

Et voilà Jan Fabre qui pénètre sur la piste, non pas vêtu en champion cycliste mais en costume cravate. Deux tours de chauffe, un coup de pistolet et c’est parti pour une heure. Mais tiendra-t-il? Il vente sur le vélodrome, et si le rythme de l’artiste cycliste, né en 1958, ne lui permettra clairement de battre aucun record, il est tout de même assez soutenu. Eddy Merckx se souvient: «Pour moi, le plus dur a été entre la 40e et la 50e minute.» Pour le moment, Jan Fabre en est à la 7e minute et déjà il attrape au vol son premier ravitaillement, servi par une élégante femme en noir, une immense escalope dans laquelle il mord – théâtre ô théâtre – avant de la poser comme une montre molle de Dali sur son guidon. Il en attrapera ainsi toute une série, qu’il balancera sur son épaule ou glissera dans ses poches, maculant son élégant costume. Raymond Poulidor s’amuse: «A l’époque, les cyclistes qui souffraient de furonculose plaçaient les steaks ailleurs.» Mais plus qu’une allusion aux vieux remèdes du tour, ces tranches de viande se réfèrent au surnom de Merckx, «le cannibale».

Daniel Mangeas n’a pas beaucoup de mal à motiver la foule pour déchaîner les applaudissements à chaque nouvelle dizaine de minutes grignotée. Il nous apprend que Thierry Prat, régisseur en chef du musée, a trouvé une nouvelle fonction ces dernières semaines en entraînant Jan Fabre derrière un vélomoteur. Et il cite l’artiste: «Le succès ne m’appartient pas, l’échec ne m’appartient pas, mais les deux ensemble font que je suis ce que je suis.» A la 57e minute, le performeur sort de sa poche une cigarette et un briquet. L’oeil rieur, les deux mains loin du guidon, il allume sa clope, ultime provocation pour les derniers tours de piste.

A l’arrivée, il a clairement besoin d’aide pour descendre du vélo. Il explique qu’un peu de bronchite l’a empêché de faire aussi bien qu’à l’entraînement – 23 km seulement pour 49, 431 pour «l’ogre de Tervuren» en 1972. Il reconnaît qu’il était tellement concentré qu’il n’a guère entendu la foule ni les commentaires. Cela s’appelait Une tentative de ne pas battre le record du monde de l’heure établi par Eddy Merckx à Mexico en 1972 (ou comment rester un nain au pays des géants). Le stade se vide, les uns vont au musée, d’autres sans doute devant leur télévision, ou directement au stade de Saint-Etienne, comme Eddy Merckx. Ce soir, les verts reçoivent Anderlecht.

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