Il a 17 ans. Il joue les yeux fermés, mèches blondes taillées en gerbes. On devine un garçon sérieux sous ses airs de Peter Pan. Jan Lisiecki, pianiste canadien de 17 ans, s’est fait applaudir mardi et mercredi au Verbier Festival. Son premier CD consacré à des Concertos de Mozart paraît sous le prestigieux label Deutsche Grammophon – une carte de visite destinée à asseoir une carrière déjà bien lancée. Il parle avec intelligence, conscient du privilège qu’il a de jouer dans la cour des grands (Carnegie Hall de New York, Toronto, Londres, Tokyo…), mais aussi des pièges qui guettent des carrières aussi précoces.

Toujours plus jeunes, toujours plus performants. C’est la philosophie des maisons de disques comme Deutsche Grammophon. Prenant modèle sur le monde de la pop, les majors espèrent dénicher l’espoir de demain qui fera parler de lui et écoulera un maximum de ventes. Bien sûr, la recherche de l’artiste prodige a toujours existé (il suffit de penser à la violoniste Anne-Sophie Mutter) mais cette stratégie est devenue plus agressive. Il ne suffit plus d’avoir un joli minois ou un profil atypique pour percer. Il faut avoir entre 15 et 22 ans. Il faut offrir le rêve de la jeunesse éternelle. Avec son teint frais et son look de teen-ager, Jan Lisiecki incarne le prodige par excellence. Il refuse l’étiquette, ce qui n’empêche pas sa maison de disques de miser gros sur ce brillant talent.

«Jan est notre «darling», dit Ute Fesquet, vice-président du département Artists & Repertoire de Deutsche Grammophon à Berlin. «Il a du charisme, il sait communiquer avec le public et il a quelque chose de plus profond que d’autres artistes à son âge.» Ute Fesquet parle d’un coup de foudre pour le jeune Canadien. «Nous recevons beaucoup de demandes pour signer des artistes. Avec Internet, YouTube et les fichiers MP3, il est très facile de se faire une première idée d’un musicien. On voit bien vite quand ça ne mène nulle part… L’épreuve test, c’est d’aller écouter un artiste live. Jan avait 14 ans quand je l’ai entendu pour la première fois: j’avais l’impression d’entendre une vieille âme dans un corps jeune.» A l’époque, Jan Lisiecki jouait déjà les deux Concertos de Chopin avec lesquels il s’est fait un nom. Parce que ses parents sont d’origine polonaise, il a très vite été considéré comme un spécialiste de Chopin. Mais lui refuse d’être catalogué de la sorte. Il veut être reconnu comme un musicien avant tout, qui n’a jamais prémédité sa carrière.

«Mes parents ne sont pas musiciens; je ne suis pas né dans un milieu musical. Je n’ai jamais cherché à organiser moi-même mes concerts. Tout s’est passé naturellement, organiquement.» Jan Lisiecki est le fils d’immigrés polonais établis à Calgary, au Canada. La musique est arrivée par hasard dans sa vie. Un jour, un professeur recommande à ses parents de mettre l’enfant à une activité musicale pour élargir ses horizons. A cinq ans, Jan prend ses premiers cours de piano auprès d’une jeune ingénieure yougoslave qui travaille dans un magasin de café pour arrondir ses fins de mois. «Je répétais sur un piano droit vieux de cent ans, un peu déglingué, prêté par un ami de la famille.» Après six mois, l’ingénieure l’envoie chez sa propre professeur, au Conservatoire de Mount Royal University. A 9 ans, le garçon donne ses premiers concerts avec orchestre et remporte de nombreux titres musicaux canadiens. En 2009, il décroche le Grand Prix du Concours OSM Standard Life à Montréal. En 2010, le premier CD de Jan Lisiecki, avec les deux Concertos de Chopin enregistrés live à Varsovie, recueille des éloges dans la presse internationale.

Bien vite, la rumeur d’un prodige se répand. Au Canada, Jan Lisiecki apparaît à la télévision, notamment dans un documentaire intitulé A Reluctant Prodigy (et visible sur YouTube) où le petit prince blond déclare qu’il n’est ni un «prodige» ni un «génie». L’adolescent côtoie les plus grands: le violoncelliste Yo-Yo Ma, le violoniste et chef Pinchas Zuckerman, le pianiste Emanuel Ax… Ses concerts sont diffusés à l’échelle nationale, mais aussi en Europe (Pologne, France, Allemagne, Autriche) au point que des maisons de disques s’intéressent à lui.

En avril 2010, Jan Lisiecki est à Nice, bloqué en raison de l’éruption du volcan Eyjafjallajoekull en ­Islande. Il doit rencontrer un producteur de Virgin Classics. Le but est de déterminer le programme de son premier CD solo. Mais l’adolescent a son idée. Il veut enregistrer deux Concertos pour piano de Mozart, un répertoire moins virtuose que Chopin ou Rachmaninov, mais qui demande une grande maturité – et plus de moyens financiers! «J’ai décliné l’offre de Virgin… Le lendemain, je recevais un e-mail d’un producteur canadien qui travaille pour Deutsche Grammophon. A ce stade, c’était une première prise de contact. Il n’était pas question de faire un disque, mais le hasard a bien fait les choses…»

Un hasard peut-être plus orchestré qu’il n’en a l’air. Ute Fesquet dit qu’il a fallu un an et demi pour signer le contrat. «Nous sommes allés l’écouter plusieurs fois en concert. Il n’était pas exceptionnellement jeune, il n’avait pas une technique absolument ébouriffante, mais il avait une riche musicalité. C’était encore un enfant qui sautait de toutes parts, mais une fois au piano, il était très mature.» Jan Lisiecki envisage d’enregistrer les redoutables Etudes Opus 10 et 25 de Chopin, et le 4e Concerto de Beethoven – une œuvre d’ordinaire réservée aux «vieux pianistes». Il travaille son piano à l’aube. «Le calme du petit matin n’est pas le même que celui de la nuit. J’aime voir le soleil se lever à l’horizon, et c’est l’heure à laquelle mon père partait au travail quand j’étais enfant.»

Jan Lisiecki donne 100 concerts par an. Il adore voyager, mais tiendra-t-il? «Pour le moment, j’ai du plaisir dans ce que je fais. J’ai la chance de ne pas devoir faire des concours internationaux. Je n’ai jamais été bon pour m’exhiber dans ce genre de contexte. J’aime la scène, j’aime partager ma vision de la musique avec le public.»

«Quand je l’ai entendu la première fois, j’avais l’impression d’entendre une vieille âme dans un corps jeune»