Il y a des destins qui ne sauraient être résumés en quelques faits saillants. Celui de Jane Birkin est de ceux-ci. Par où commencer? Avant de parler du couple de légende qu’elle forma avec Serge Gainsbourg de 1968 à 1980, on ne peut passer outre son mariage précoce avec le compositeur John Barry, de treize ans son aîné. De même que pour comprendre la manière dont elle est devenue l’incarnation d’une certaine idée de la liberté, une icône pop faisant d’un simple panier en osier un accessoire tendance, il faut rappeler ses années d’internat, passage obligé pour les petites Anglaises qu’elle a mal vécu.

Converser avec l’Anglaise est un délice, tant on a l’impression d’être privilégié de l’entendre revenir sur ce qu’elle considère comme une succession d’heureux hasards. Cet après-midi de novembre, Jane Birkin était à Genève pour évoquer Post-scriptum 1982-2013, le second tome de son journal intime, démarré l’année de ses 11 ans et achevé au soir du 11 décembre 2013, lorsqu’elle a appris le décès de sa fille aînée, Kate Barry. L’occasion aussi de parler de Gainsbourg Symphonique, ce projet qu’elle jouera pour la toute dernière fois, le 31 mars prochain, à Montreux. Un ultime tour de piste qu’elle se réjouit d’effectuer en bonne compagnie puisque Carla Bruni, Alain Souchon et sa fille Lou Doillon ont déjà confirmé leur présence.

«Le Temps»: Vous avez commencé à tenir votre journal intime en 1957. Qu’est-ce qui a déclenché cette envie d’écriture?

Jane Birkin: A cette époque, on nous encourageait à écrire notre journal. Il y avait une idée éducative. Il me semble que c’est ma sœur qui m’a donné mon premier cahier, et écrire est vite devenu une habitude. Tandis qu’aujourd’hui on regarde son iPhone et on envoie des messages, avant on écrivait. C’est une habitude qu’on a perdue, mais qui était très banale.

A 11 ans, vous écrivez ceci: «Je suis désolée de t’avoir ennuyé en te disant ce que je ressens. Ce journal est le seul endroit où je peux l’exprimer.» Est-ce qu’écrire vous a aidée, notamment durant vos années d’internat?

Avoir cette échappatoire aide tout le monde. On n’a pas à demander du réconfort, à ennuyer quelqu’un avec des pensées si personnelles qu’on a du mal à les avouer. Car c’est difficile de se dire lâche, triste, jalouse. On n’est pas très fière de cela, donc où l’exprimer si ce n’est dans un journal intime? A l’internat, j’étais dans une enclave de filles, avec un règlement sévère et une forte dose de religion. A qui vous pouvez bien parler après 8 heures du soir? D’autant plus quand les autres filles vous font des misères, vous taquinent en vous disant que vous êtes à moitié garçon… Un journal, c’est vachement bien pour dire tout ça. Après, on continue ou pas, et moi, il se trouve que j’ai continué.

Avez-vous hésité avant de le publier, de le laisser en quelque sorte vous échapper? Car on découvre non pas une compilation d’anecdotes, mais bien des facettes intimes de votre personnalité…

En effet, je montre mes cartes, j’ai pris un risque. Je me suis laissé convaincre par des gens qui m’aimaient bien et me disaient que ce journal me ressemblait tellement, qu’il y avait une telle honnêteté dans le fait de dévoiler autant ses sentiments. Moi, je trouvais ça un peu banal, je ne pensais pas que ce serait très intéressant. A un moment, j’ai même paniqué, j’avais peur de décevoir ceux qui avaient une haute opinion de moi, qui me prenaient pour quelqu’un de courageux et d’indépendant. Et puis, la vie privée étant alors tellement compliquée et triste, je me suis dit que je n’avais rien à perdre à ce que les gens sachent qui je suis.

En 1968, après votre courte union avec John Barry, vous quittez Londres pour aller tourner à Paris le film «Slogan», de Pierre Grimblat, où vous avez comme partenaire Serge Gainsbourg. Qui vous a apparemment d’abord trouvée très étrange…

Il y avait de quoi! Il venait de répéter avec la divine Marisa Berenson, qui disait son texte parfaitement, et qui s’amène ensuite? Ma pomme, qui ne parlait pas un mot de français et qui portait une robe un peu stupide. Je pense que j’étais assez irritante. Mais il a été si chic avec moi, il me chuchotait les mots du texte, il n’était pas hostile. Quand Grimblat a finalement voulu de moi, peut-être parce que je pleurais bien, Serge n’a pas dit non, alors qu’il aurait pu, car c’était lui la vedette. Au début, je ne savais pas qui il était. Je pensais qu’il s’appelait Serge Bourguignon, ou je ne sais pas quoi, ce qui l’a fâché car il était connu. Mais même s’il était vexé comme un pou, il nous a invitées au restaurant avec maman. Là, il a enlevé ses chaussures, et comme il y avait un trou dans une de ses chaussettes noires, il a sorti sa plume et a colorié son ongle. Il était si comique, j’ai trouvé ça exquis. J’ai compris ensuite qu’il s’appelait Gainsbourg et qu’il était d’origine russe.

Avez-vous vécu votre arrivée à Paris comme une libération?

J’y suis allée pour faire un film et j’y suis restée cinquante ans… Après avoir été à l’internat et mariée très jeune avec un homme qui me laissait beaucoup seule, c’était tellement inattendu de tomber sur ce coco qu’était Serge, qui connaissait des boîtes de nuit russes, comme Le Raspoutine, où tout l’orchestre jouait la Valse triste de Sibelius quand on montait dans le taxi. Cette vie était tellement romanesque, extravagante. Rétrospectivement, cela me semble normal d’avoir échappé à une famille qui était presque trop merveilleuse, que je devais fuir pour faire ma place ailleurs. Comme je venais du Swinging London, les gens pensaient que j’étais libre, alors que j’avais été une femme au foyer. A Paris, avec mon enfant et Serge, tout était gaieté. Mais je me souviens que ma mère me disait: «Don’t you feel a little bit english?» Je pense que je la blessais, tellement je lui racontais que tout était formidable.

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Vous souvenez-vous du moment où Gainsbourg vous a dit qu’il allait vous écrire des chansons?

Pas du tout. Je pense que c’était une évidence pour lui car j’avais quand même débuté dans une comédie musicale, Passion Flower Hotel, de John Barry. J’avais une chanson un peu bête: «Je dois, je dois faire pousser ma poitrine…» C’était nul, mais je faisais rire les gens. John n’avait pas remarqué que je chantais haut, ni que j’avais un petit charme vocal. Et là, Serge me fait chanter Jane B., sur un prélude de Chopin. J’étais vachement flattée, c’était comme la première page d’un passeport. Puis il m’a demandé si je voulais chanter Je t’aime… moi non plus, que j’avais entendu avec Brigitte Bardot. Il y avait tellement de filles très jolies qui lui demandaient ce qu’il allait faire avec ce titre, que quand il me l’a proposé, j’ai tout de suite accepté afin que personne d’autre ne se retrouve à chanter des choses pareilles avec lui.

Et la chanson a fait scandale…

Mais il n’y avait aucun calcul. Il savait sûrement que ça allait être choquant, mais pas au point d’être banni par le pape. Tout à coup, on était numéro un partout, même en Amérique du Sud à cause du Vatican. Le patron de Phonogram nous avait dit: «Ecoutez les enfants, je veux bien aller en tôle, mais pas pour un single. Retournez à Londres, enregistrez dix autres chansons et je sortirais un trente-trois tours sous cellophane.» On est donc retourné à Londres, et Serge m’a écrit d’autres petits bijoux, comme 69 année érotique. Ma carrière dans la chanson a commencé comme ça. Quand je vais claquer, Je t’aime… moi non plus sera ma musique de fin. Tant qu’à faire, c’est bien d’avoir une chanson pareille.

Comment avez-vous vécu le fait de vous retrouver soudainement dans tous les magazines, d’être constamment épiée, d’être avec Gainsbourg un couple médiatique?

Je trouvais ça gai comme tout. Montrer les enfants, avoir les journalistes presque dans votre soupe, était normal. Serge adorait ça. Il cavalait tous les jours pour aller chercher la presse, et il achetait absolument tout en se demandant si on était dedans. C’était un vrai besoin, il voulait occuper la place, qu’on parle de nous. Il se sentait vivant s’il était dans les journaux. Je prenais ça comme une rigolade. Mais quand tu n’en peux plus, que tu décides que tu veux une vie privée et que tu fermes la porte, alors là, tu te rends compte que ce n’était pas une rigolade.

Jacques Doillon, que vous avez rencontré après votre rupture avec Gainsbourg, fuyait de son côté la presse, se cachait derrière ses films. Ça a été un soulagement?

Je me souviens de notre premier Nouvel An: je lui demande où on va, et il me répond nulle part. Alors qu’avec Serge, on allait chez Maxim’s jusqu’à 4 heures du matin, on cassait des verres, on avait des langues de belle-mère et des confettis… J’ai eu l’impression de rentrer au couvent. Mais en même temps, on faisait du vélo, on partait dans le bois de Boulogne avec les enfants, on pique-niquait. C’était quelque chose que je n’avais pas eu avant, et en plus les enfants étaient les acteurs principaux de cette nouvelle vie.

En vous dirigeant en 1980 dans «La Fille prodigue», Doillon révélait une autre Birkin, loin des rôles comiques de «La moutarde me monte au nez» ou «La Course à l’échalote». Dès lors, une carrière dans le cinéma d’auteur s’ouvrira à vous…

La manière qu’a Jacques de diriger était complètement différente de ce que j’avais connu. Il faisait 25 prises, 50 prises, jusqu’au moment où il y aurait un accident. C’était merveilleux, avec des longs plans-séquences, presque comme au théâtre. Il capture ce que vous êtes vraiment. Les actrices de Jacques sont toujours nominées pour les Césars, car s’il vous choisit, c’est qu’il pense que vous êtes capable de sauter très haut. Et après, il y a eu La Pirate, puis une pièce avec Patrice Chéreau, des films avec Agnès Varda, Jacques Rivette. Tout a changé, c’était comme une deuxième carrière. Jacques m’avait été envoyé par la femme de Claude Berri, qui m’avait connue dans la vie privée, et savait que j’avais traversé une crise de mélancolie que Serge n’avait pas comprise. Il me disait que j’avais tout. Oui, j’avais une maison, des enfants, mais j’étais comme les personnages de Zweig, qui cherchent à être redécouverts.

Lorsque, en 1985, Chéreau vous propose de jouer au théâtre «La Fausse Suivante», de Marivaux, vous commencez quand même par refuser…

J’avais tellement de raisons de dire non: faire tous les soirs la même chose, avoir un accent anglais, ne pas parler assez fort… Mais à tout ça, Chéreau répondait «faux problème». Face à son insistance, j’ai accepté, et je n’ai jamais été aussi heureuse. Mais c’est curieux de lire dans mon journal que ma panique a duré très longtemps. Je pensais que dès les premières répétitions, toutes les questions avaient été balayées de ma tête, mais non. J’avais complètement oublié à quel point j’étais paniquée. Comme d’ailleurs lors de certains de mes concerts, où la terreur était tellement grande que mon frère pensait que j’allais y passer. Je sais que tout le monde a un petit peu le trac, mais pas à ce point. Et en même temps, je ne voulais pas m’en débarrasser, car je pensais qu’il fallait souffrir, avoir peur.

Vous allez dans trois mois interpréter pour la dernière fois, à Montreux, le spectacle «Gainsbourg Symphonique». Est-ce que ce projet vous a permis de redécouvrir certaines facettes de son génie?

Je pense que j’ai découvert les mots, car les orchestrations de Nobuyuki Nakajima me laissent voler au-dessus de l’orchestre; c’est si luxueux, comme une comédie musicale à une personne. On entend bien les mots, ces mots poignants. J’ai alors commencé à comprendre une chanson comme Amour des feintes. Quand je l’ai interprétée sur le moment, devant Serge, cela m’irritait qu’il me fasse dire des choses pour que je comprenne bien que je l’avais blessé. Je trouvais ça injuste, parce qu’il n’était pas facile à vivre, et là, je ne chantais que son point de vue. Mais c’est une chanson superbe, qui parle à tout le monde. Les chansons de rupture sont magnifiques. Serge disait que le ciel bleu n’est pas intéressant, qu’il faut des nuages, des tempêtes. Peut-être que je ne lui ai pas assez dit merci.


Questionnaire de Proust

Votre film de chevet?

«Les Producteurs», de Mel Brooks.

Votre auteur de chevet?

Ça a toujours été Dickens, mais il vient de recevoir un coup de pied de Victor Hugo. Après avoir vu «Les Misérables», le film coup-de-poing de Ladj Ly, je me suis mise à lire le roman.

Votre disque de chevet?

«Histoire de Melody Nelson», de Serge Gainsbourg.

La plus belle chanson écrite par Serge Gainsbourg?

«La Javanaise», pour sa mélodie. Je suis étonnée que les Américains ne l’aient jamais adaptée. Comme «La Chanson de Prévert», d’ailleurs.

La plus belle chanson que n’a pas écrite Serge Gainsbourg?

«Avec le temps», de Léo Ferré.

Un personnage de cinéma que vous auriez rêvé d’incarner?

Celui que joue Katharine Hepburn dans «African Queen», de John Huston. J’aurais adoré être dans un film d’aventures comme celui-ci.


Profil

1946 Le 14 décembre, naissance à Londres.

1965 Mariage avec le compositeur John Barry, dont elle divorcera deux ans plus tard.

1973 «Di Doo Dah», premier album solo entièrement composé par Serge Gainsbourg.

1985 Nomination au César de la meilleure actrice pour «La Pirate», de Jacques Doillon, son troisième compagnon.

2019 Parution chez Fayard de «Post-scriptum 1982-2013», second tome de son journal.

2020 Nouvel album solo, coécrit avec Etienne Daho. Le 31 mars, à l’Auditorium Stravinski de Montreux, ultime concert du projet «Gainsbourg Symphonique».