Cannes 2014

Jane Campion, la femme de Cannes

Palme d’or pour «La Leçon de piano», la réalisatrice néo-zélandaise préside le Jury. Quelle sera la ligne de cette féministe et rebelle?

Lorsqu’elle avait 6 ans, Ada (Holly Hunter) a cessé de parler. Elle s’exprime par la musique et le langage des sourds-muets; sa fille, Flora (Anna Paquin, 10 ans), lui sert d’interprète. Son père l’envoie en Nouvelle-Zélande épouser un célibataire pas trop regardant sur la marchandise (Sam Neill). Ce colon cupide et mou abandonne sur la plage le piano. Touché par la beauté, le voisin (Harvey Keitel), un homme illettré, va rechercher l’instrument et propose à Ada de le récupérer, touche par touche, contre des faveurs d’une charge érotique croissante.

Porté par la musique sublime de Michael Nyman, la puissance des comédiens – les yeux de Holly Hunter brûlants de fierté et de chagrin, la noble pesanteur de Harvey Keitel –, La Leçon de piano est un immense chef-d’œuvre. Une histoire d’amour passionnelle, gorgée de sensualité trouble et de flambées destructrices, traversée de sublimes épiphanies, tel cet hippocampe dessiné sur la plage, ancrée dans une terre hostile («Les ronces déchirent les habits et la boue est profonde», prévient-on d’emblée les immigrantes) que peuplent des indigènes goguenards et inquiétants.

En 1993, La Leçon de piano vaut la Palme d’or à Jane Campion. Elle reste à ce jour la seule femme jamais honorée par cette suprême récompense. Elle est la dixième, depuis Olivia de Havilland en 1965, à présider le Jury officiel. Mais la première réalisatrice, les autres étant actrices – Isabelle Huppert, Jeanne Moreau deux fois, Isabelle Adjani, Sophia Loren… –, voire écrivaine – Françoise Sagan.

Née à Wellington, le 30 avril 1954, d’une mère actrice et d’un père directeur de théâtre, Jane Campion n’a jamais été attirée par le théâtre, qu’elle juge «trop artificiel». Elle étudie l’anthropologie dans sa ville natale, puis la peinture à Londres et Sidney, sans y trouver satisfaction. Elle s’inscrit alors à l’Ecole australienne du cinéma, de la télévision et de la radio.

Son premier film, Peel, remporte la Palme d’or du meilleur court-métrage à Cannes en 1986. «Les courts-métrages ne sont pas inférieurs, juste différents», rappelle celle qui, l’an dernier, toujours à Cannes, présidait le jury de la Fondation et des courts-métrages. Et voue à la manifestation admiration et gratitude: «C’est l’ouverture au monde et la passion du cinéma au cœur du Festival de Cannes qui le rendent incontestable. C’est un lieu mythique et surprenant où la magie opère: des acteurs se révèlent, des films trouvent leurs producteurs et des carrières démarrent. Je le sais, j’en suis la preuve», a-t-elle déclaré lors de la conférence de presse du festival.

Fatalement féministe, irréductiblement insoumise, Jane Campion tourne des films qui «réagissent contre l’obsession de la société pour la normalité, sa propension à exclure les déviants». Brisant les carcans du patriarcat, exprimant le désir féminin, la marginalité, l’émancipation, elle met inlassablement en scène des femmes fortes et folles. Comme Dawn, dérangée mentalement (Sweetie, 1989). Comme Janet Frame, diagnostiquée schizophrène et échappant de justesse à la lobotomie parce qu’un prix littéraire est venu récompenser son premier recueil de nouvelles (Un Ange à ma table, 1990).

Comme Ruth Barron (Kate Winslet), la jeune Australienne tombée sous la coupe d’un guru indien et confiée par sa famille à la star des débriefeurs (Harvey Keitel). Au fond de l’outback où l’homme rationnel a emmené sa cliente sous influence, errent les esprits, souffle le vent de la folie, et la chair est faible. De transfert en contre-transfert, les principes mâle et femelle vacillent, les pôles de domination et de soumission s’inversent (Holy Smoke, 1999)

Parfois, Jane Campion rate son coup. Elle se noie dans les afféteries stylistiques de Portrait de femme (1996), adaptation d’un roman de Henry James, dans lequel une riche Américaine (Nicole Kidman) devient la proie d’un gentleman anglais pervers. Elle se perd dans la noirceur excessive de In the Cut (2003), professeure de lettres frustrée amenée à collaborer avec un inspecteur de la criminelle qui ne la laisse pas sexuellement indifférente. Enfin, Bright Star (2009), qui retrace les amours tragiques de Fanny Brawne (Abbie Cornish) et de John Keats, poète mourant de consomption, s’avère d’un romantisme plus poli que noir.

«Ni esthète ni cinéphile», la cinéaste revendique «un côté barbare». Ses films sont âpres, dérangeants, sarcastiques, sans concession et voués au malheur. «La tragédie nous apporte la souffrance; mais elle nous rapproche aussi du sens de notre vie, de la réalité de la mort et du deuil et, en fin de compte, de notre propre mort, estime Jane Campion. Elle nous montre la valeur que les êtres ont les uns pour les autres, leur capacité à réconforter ceux qui souffrent et à leur témoigner de la bonté. Telles sont les richesses de la douleur.»

Pour Jane Campion la télévision est une «nouvelle frontière». L’an dernier, la réalisatrice a fait sensation avec Top of the Lake, une mini-série de six épisodes, un Twin Peaks des antipodes. Dans le sud de la Nouvelle-Zélande, une fille de 12 ans enceinte disparaît. Fugue? Suicide? Assassinat? Une inspectrice (Elisabeth Moss) enquête parmi les bouseux, les forbans et les pourris de la région.

Face à cette bande de mâles rustres et dégénérés, une communauté de femmes fracassées par l’existence se sont réunies sous la houlette de l’énigmatique GJ, leur guide (Holly Hunter, évanescente et belle comme Patti Smith).

Et au milieu s’ouvre un lac maléfique, plus profond qu’il n’y paraît. Les Maoris disent qu’il recèle le cœur encore palpitant d’un ancien démon…

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