Elle ne tournait plus depuis longtemps, Jane Russell. Depuis un épisode de la série Rick Hunter en 1986 au moins. Mais on se souviendra plus volontiers d’une autre dernière image: celle qui fut diffusée dans la mythique émission Cinéma, Cinémas, sur Antenne 2, en 1985. L’interview avait lieu à Macao. Elle devait avoir 63 ou 64 ans. Elle était assise dans un jardin ensoleillé, en jeans et léger haut de tulle bleue. Et elle avait éclaté de rire en s’exclamant «Are you kidding???» (Vous vous moquez de moi?) lorsque le journaliste, l’admirable et admiratif Philippe Garnier, s’était aventuré à lui demander pourquoi, à son âge, elle était toujours modèle et représentante de la marque de soutien-gorge Playtex.

Jane Russell est morte lundi à 89 ans. Elle a succombé à une insuffisance respiratoire. Cette dernière information n’aura sans doute que moyennement étonné les générations de cinéphiles amoureux qui, leur souffle lui-même coupé par les formes voluptueuses de la star, se sont demandé dès son premier film, Le Banni (The Outlaw), réalisé par le magnat Howard Hugues en 1943, comment elle parvenait à prendre des poses aussi lascives sans s’étouffer.

«Je pense que j’ai eu une vie plus extraordinaire que la plupart des gens», avait-elle déclaré à Philippe Garnier pour expliquer la vraie raison de leur entrevue: la publication de ses Mémoires My Paths and my Detours (mes chemins et mes détours). «Je crois que le récit de mon parcours pourra aider certaines personnes.»

Symbole de la sensualité, à la fois agressive et décomplexée, l’image de Jane Russell a plus souvent été punaisée dans les casernes, accompagnant ainsi les soldats américains durant la Seconde Guerre mondiale et au-delà, que filmée. Une vingtaine de films à son actif seulement. Certains oubliés, et pour cause, puisqu’elle n’y fut guère que machine à fantasmer: The Young Widow aussi appelé The Naughty Widow (L’Esclave du souvenir, Edwin L. Marin, 1946), The Paleface où elle joue Calamity Jane (Visage pâle, Norman Z. McLeod, 1948), Double Dynamite (Irving Cummings, 1951), etc. Mais aussi d’autres titres qui sont inscrits en lettres ardentes dans le Panthéon du cinéma: l’hilarant et méconnu Le Fils de Visage pâle (Son of Paleface, Frank Tashlin, 1952); et surtout Macao, le paradis des mauvais garçons où elle fait rouler des yeux l’impassible Robert Mitchum (Macao, Josef von Sternberg, 1952); Les Hommes préfèrent les blondes où elle ne compte pas pour des prunes face à Marilyn (Gentlemen Prefer Blondes, Howard Hawks, 1953); La Vénus des mers chaudes dont le titre se suffit à lui-même (Underwater, John Sturges, 1955); Les Implacables, sauf quand elle entre dans le champ, y compris Clark Gable (The Tall Men, Raoul Walsh, 1955); L’Ardente Gitane, en effet (Hotblood, Nicholas Ray, 1956). La possibilité de tourner avec ces grands cinéastes de l’âge d’or hollywoodien suffirait à expliquer ce qu’elle entendait par «une vie plus extraordinaire que la plupart des gens». Mais il y eut surtout l’autre Jane Russell, trois fois mariée, deux fois veuve, mère de trois enfants, des orphelins adoptés qui l’amènent à fonder le World Adoption International Found dont elle s’occupera quasiment jusqu’à la fin de sa vie.

Ernestine Jane Geraldine Russell naît le 21 juin 1921 à Bemidji, un bled du Minnesota. Aînée de quatre frères, fille d’un soldat et d’une actrice de troupe ambulante, elle est contrainte de stopper ses études (musique, théâtre, stylisme, Université de Van Nuys en Californie) lorsque son père meurt en 1937. Elle a 16 ans et devient réceptionniste. Mais sa mère l’encourage à s’inscrire aux cours d’art dramatique de la troupe Max Reinhardt. Pour arrondir ses fins de mois, elle devient mannequin.

C’est alors qu’elle rencontre un second père: le milliardaire Howard Hughes, qui la repère dans une publicité. Cet obsédé de la propreté qui finira sa vie en reclus (cf. The Aviator, sa biographie selon Martin Scorsese) est un magnat de l’aviation. Mais aussi un fou de cinéma. Il propose à Jane Russell un contrat de sept ans, décide de passer lui-même derrière la caméra (avec Howard Hawks derrière son épaule), fait fabriquer un soutien-gorge par ses ingénieurs en aéronautique et tourne: ce sera le western Le Banni. Le film est immédiatement interdit par la censure: le code Hays, en vigueur depuis 1941, ne saurait supporter les vues plongeantes sur le balcon de la dame. «Tout ça pour un décolleté, s’esclaffera plus tard Jane Russell, alors qu’aujourd’hui ils en font dans le dos!» Avec son titre français prédestiné, Le Banni le reste jusqu’en 1946. Sa sortie fait l’effet d’une nouvelle bombe atomique. La bombe brune préférée du public. En Corée, les troupes américaines rebaptisent deux collines en son honneur. En Alaska, deux montagnes sont renommées les «Jane Russell Peaks».

Mais le feu brûle trop vite. D’autant que Jane détonne plus vite qu’elle n’explose. Dans le Hollywood réputé progressiste, la voilà, born-again avant l’heure, qui fonde le Hollywood Christian Group, groupe de personnalités de l’industrie qui se réunit une fois par semaine pour étudier la Bible. Pire, elle affiche ouvertement ses opinions républicaines, jusqu’à défendre l’intervention en Irak en 2003, dans une ville dévouée aux démocrates. Dans les années 1960 et 1970 déjà, quand elle s’était mise à fustiger les femmes qui se baladent sans soutien-gorge et à condamner l’avortement en toutes circonstances (y compris en cas de viol ou d’inceste), Jane Russell était en porte-à-faux. «Je suis une personne vile, très à droite, étroite d’esprit, bigote, mais j’ai une qualité: je ne suis pas raciste», déclara-t-elle un jour avec le franc-parler qui était le sien.

Après les années 1960, elle n’avait plus vraiment tourné. Des télévisions. Des publicités pour Playtex. «Are you kidding?» Pas du tout: c’était alors une question de survie économique.