Musique

Janet Jackson, l’usage des ruines

Hier la dépression, la maternité, un nouveau divorce et l’écho d’un autre conflit familial. Aujourd’hui, un retour inattendu à la pop piloté depuis Las Vegas. Dimanche, l’icône «globale» chantera la féminité, la peur et ses doutes au Montreux Jazz. Un événement

L’an dernier, on rencontrait Christine & The Queens autour de Chris, habile détournement des codes machistes du G-funk. «J’ai écrit cet album en écoutant en boucle The Velvet Rope (1997) de Janet Jackson, clamait la Française. Dans, ce disque il y a tout ce qui m’occupe: féminisme, mise à nu et incertitude.» De la sixième œuvre publiée par la frangine du King of Pop, on avait tout oublié. La redécouvrant, on est frappé par son honnêteté. Conçu comme un autoportrait douloureux, il présente une femme «émotionnellement bâillonnée» qui demande: «La dépression pourrait-elle gagner?» Vingt ans après, sa mélancolie n’a pas été domestiquée.

Totaliser trente ans de carrière, avoir écoulé plus de 100 millions d’albums, connu combien de hits, tant d’honneurs, de récompenses et maintenant, fraîchement intronisée au Rock and Roll Hall of Fame, un Icon Award posé sur sa cheminée, voir une génération de «gamines» nommées Rihanna, Nicki Minaj ou Rita Ora se déclarer fans ou héritières. A 53 ans, Janet Jackson pourrait définitivement se ranger du music business, sa mise en retraite lui serait pardonnée. Elle a tant donné.

En effet, pour avoir imaginé durant les années 1990 des synthèses décisives menées entre funk, pop, électro ou rap, et risqué des textes introspectifs à contrepied des sucreries crétines chères au R’n’B, la gosse de Gary, Indiana, a exercé un impact considérable sur les musiques urbaines américaines. Sauf que surprise! Quatre années après Unbreakable (2015), disque inconsistant, deux ans aussi après le démarrage, puis la mise en berne d’une tournée interrompue pour donner naissance à un fils, l’Américaine revient finalement aux affaires. Mais non plus en monarque, comme autrefois. Plutôt en réchappée.

Tenace et effrayant

Mais chez Janet Damita Jo Jackson, un retour pour quoi faire? Non pour accompagner la publication d’un hypothétique douzième album. Nulle part il n’en est encore sérieusement question. Plutôt, au prétexte d’une série de trente spectacles inaugurée mi-mai à Las Vegas, trouver un refuge. Un abri face à cet abattement qui ne la lâche pas, et aux maux qui menacent chaque jour davantage. «Je pourrais passer ma vie à analyser la source de ma dépression, expliquait récemment la cadette Jackson dans les pages du magazine américain Essence. Le fait d’avoir peu d’estime de soi peut être ancré dans un sentiment d’infériorité remontant à l’enfance. […] Et il y a bien sûr les problèmes sociétaux que sont le racisme et le sexisme. Mélangez le tout, et cela donne une maladie tenace et effrayante.»

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Un mal que «Queen J.» dit supporter depuis les années 1990. Qu’elle chroniquait déjà, lucide, dans The Velvet Roap, puis auquel elle essaya d’échapper de romances désastreuses en tournées planétaires, d’une conversion à l’islam à une troisième union – au bras de l’héritier qatari Wissam Al Mana. Là, deuils irrésolus (Michael, puis Joe Jackson), quotidien enduré cloîtré, mauvais traitements supportés, divorce médiatisé, bataille juridique pour la garde de son petit. Passé ces épreuves, pour elle, il n’existait d’autres lieux pour se sauver que le studio et la scène.

«La magie a opéré»

On scrute les images du show Metamorphosis donné à Las Vegas jusqu’au 17 août. Ses musiciens relégués loin sur les côtés, Janet vêtue comme en hiver déroule son immense répertoire (Nasty, Go Deep, Alright, Rhythm Nation, etc.), tandis que des danseurs et un dispositif multi-écrans en mettent plein la vue aux fans: Beyoncé et Kelly Rowland, notamment, qu’on voit nocer. Observer Janet durant cette séquence, c’est d’abord remarquer que les airs mutins d’hier sont envolés. «Dunk» – parmi ses surnoms – n’a rien oublié des précipices tutoyés. Alors on ne joue pas, ici. Vanter le «chemin vers l’amour de soi, l’autonomie et le militantisme», comme elle le fait, est affaire sérieuse. Un devoir de survie même face à la dépression, mais aussi de réparation face à son enfance «dérobée».

Pour s’en souvenir, d’ailleurs, elle n’a qu’à sortir du Park Theatre, où se tient sa résidence. Au coin de la rue attend le bâtiment MGM, où elle fit ses débuts avec The Jackson 5 au cours des seventies. Elle avait 7 ans. Rêvait de devenir jockey. Afin de satisfaire l’appétit du public pour sa marmaille prodigieuse, son père la poussa sur scène accompagner ses frères. Plus tard, elle apparaissait dans des comédies télévisées (Good Times). Mais ça ne payait pas. Elle revint à la musique. S’éprit de chirurgie esthétique. A 20 ans, après deux disques boudés et un mariage annulé, elle touchait la gloire avec Control (1986). Lui succédaient Rhythm Nation 1814 (1989) et Janet (1993), œuvres pop ambitieuses réalisées par Jimmy Jam et Terry Lewis, producteurs un temps proches de Prince. Miss Jackson, alors, c’était le haut du panier. Quand débutaient les années 2000, son règne semblait ne jamais devoir se terminer.

Saluer l’héritage

A Montreux, dimanche, ce n’est pas la star provisoirement crashée, la «sœur de», la bête à tabloïd ou l’idole d’une ère ne concernant que les quadras qu’on viendra trouver. Mais une artiste autrefois déterminante dont on voudra saluer l’héritage. Un plaisir de gourmet qu’on n’imaginait d’ailleurs pas un jour possible ici. «Il y a un an, quand un agent nous a appris que Janet jouerait peut-être en Europe à l’été 2019, on s’était positionné sans trop y croire, explique Mathieu Jaton, directeur du Montreux Jazz. Peu après, on apprenait qu’elle ne ferait que le Glastonbury Festival. Mais après la décision d’Elton John de ne donner qu’un seul grand concert à Montreux le 29 juin, on lui a proposé de se produire le lendemain. Quincy Jones lui a même adressé un message personnel en ce sens. Et la magie a opéré.»

Accompagnée d’un dispositif plus léger que celui dévoilé la veille en Angleterre, Janet Jackson proposera sur la Riviera vaudoise un concert juré «intime». Pour l’occasion, peut-être jouera-t-elle Blood on the Dancefloor… enregistré par son frère à Montreux en 1997.

Montreux Jazz Festival, Auditorium Stravinski, dimanche 30 juin à 20h.


Janet en trois albums

«Control» (1986)

Associée aux producteurs Jimmy Jam et Terry Lewis, ex-membres du groupe de Minneapolis The Time, Janet se fait un prénom en chassant ouvertement sur les terres de Prince. Concentré de hits hybrides construits entre funk, rock, rap et new wave, son troisième album studio se vend à 10 millions d’exemplaires, les super-hits What Have You Done for Me Lately et Nasty chahutant les sommets des charts. En réponse, comme menacé par sa cadette, Michael Jackson lâche l’année suivante l’album Bad.

«Janet.» (1993)

Le grand frère amorce son déclin artistique après Dangerous (1991)? Tout le contraire pour sa sœur qui, toujours flanquée de Jam & Lewis, offre une suite puissante à Rhythm Nation 1814 (1997). Disque extravagant mêlant New Jack Swing (You Want This) et groove dansant (Funky Big Band), rock têtu (What’ll I Do) ou électro moite (Throb), Janet. laisse poindre les blessures et la rage d’une audacieuse qui traite même ici librement de sexualité féminine. Carton et deux ans de tournée mondiale!

«The Velvet Roap» (1997)

Un chef-d’œuvre et l’album le plus mal compris de Miss Jackson. Ecrit durant une longue période de dépression, ce sixième disque à la production somptueuse frappe par l’aplomb avec lequel il traite d’homosexualité (Tonight’s The Night repris à Rod Stewart), du sida (Together Again) ou de traumas (Got Till It’s Gone). Six ans après, l’affaire du «Nipplegate» survenu durant l’entracte du Super Bowl sabordait durablement la carrière de la chanteuse, enterrant la promotion de Damita Jo (2004).

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