«Dites, nous arrête un quinquagénaire en polo blanc. Elle a débuté à 20h25, non? Il est quoi, 21h40? A ce prix, c’est pas un peu juste?» Clairement. Et le public venu applaudir Janet de retourner alors à la canicule. Dommage, on était bien en compagnie de l’idole. Et elle est en grande forme, ravie d’avoir poussé jusqu’ici depuis Glastonbury, où elle se produisait samedi.

On est arrivé en retard à Montreux, les fortes chaleurs provoquant des perturbations du trafic ferroviaire. Un ami nous remet à la page: «Elle a ouvert avec That’s the Way Love Goes, puis balancé Got 'Til It’s Gone.» Ouah. On joue des coudes pour parvenir aux premiers rangs. Des fans s’y pressent. Ça reprend à la virgule les hits qu’enchaîne «Queen J». Arborant une longue chevelure rousse, vêtue d’un ensemble noir qu’on dirait tiré d’une collection militaire automne-hiver, l’Américaine résume à coups de canif son legs artistique: le funky What Have You Done for Me Lately, le blockbuster Control, l’archi-tube Nasty.

«Tout ce qui compte, c’est l’amour»

Le Strav’ est un ring. Et Janet cogne dur, rappelant en grooves saignants ce qu’on lui doit. La redéfinition du R’n’B en un genre audacieux à la fin des eighties? C’est elle. Ces thématiques maintenant inscrites chez Beyoncé ou Rihanna que sont l’autonomie, le plaisir sexuel féminin et l’émancipation des Noirs aux Etats-Unis? Elle encore. C’est net: la frangine de «qui-vous-savez» n’est pas ici pour cachetonner. Elle exige réparation pour avoir été oubliée.

Trois décennies de carrière au compteur, une classe supérieure, Miss Jackson prend Montreux comme on se lance à l’abordage. Et qu’importe si sa voix se perd dans les aigus ou bien chevrote parfois. Soutenue par deux choristes, l’idole bouscule son répertoire (When I Think of You), puis s’autorise une pause afin de saluer Quincy Jones assis en lisière de scène: «Tu te souviens quand tu venais à la maison lorsque j’étais gamine?» demande-t-elle. Frisson.

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Janet a bien cru disparaître au cours de cette décennie. Cette nuit sonne comme une revanche sur la dépression. Pour le dire, elle chante Go Deep, pierre angulaire de The Velvet Rope (1997), album immense né dans la souffrance. Elle chante Come On Get Up et Throb, bolides groovy issus d’une ère où elle donnait le ton à son époque. On est pris. On ne voit plus ses danseurs qui entrent et sortent sans cesse, comme si cette scène était un moulin.

Il n’y a qu’elle. Janet qui esquisse un pas de danse, puis défie Montreux dans les yeux. Janet qui convoque le tonnerre en offrant Alright et Black Cat. Janet qui sourit comme elle dut penser il y a peu qu’il ne lui serait plus possible de le faire. Vient Rhythm Nation, coup de grâce joué dans une version monstrueuse où s’enchevêtrent les funks de George Clinton et de Michael, un rappel (Made for Now) concédé pour repousser un peu les adieux et l’Américaine salue, finalement, radieuse. «L’amour, clame-t-elle, en nage. Tout ce qui compte, c’est l’amour.» Durant une heure ici, il n’était question que de cela.