Football

Japon do Brasil, une longue histoire

La présence du Japon à la Copa América organisée par le Brésil n’est pas si incongrue que cela. Près de 2 millions de Brésiliens ont des origines japonaises et certains ont même contribué à développer le football au Japon

En 1967, Daishiro Yoshimura avait 20 ans et était loin d’être emballé par l’idée. «Je ne voulais pas venir au Japon, racontait-il en 2002 au journal brésilien Folha. Je ne parlais pas japonais, je ne connaissais personne.» Fils d’immigré japonais né à Adamantina, dans l’Etat de São Paulo, Nelson (son prénom d’origine) était un petit Brésilien comme les autres, qui ne rêvait que de futebol depuis qu’il avait vu la Seleçao gagner la Coupe du monde en 1958. Mais pour l’entreprise japonaise de construction de moteur Yanmar, où il travaillait, Nelson Yoshimura était une bonne idée à creuser. Intéressée par son talent, la compagnie proposait de le rapatrier au siège social, à Osaka, en tant que stagiaire, dans l’équipe nouvellement créée de Yanmar Diesel. Son père le poussait à y aller. Un an, pas plus, songea Yoshimura.

Il y avait alors très peu de Brésiliens au Japon, mais énormément de Japonais au Brésil. On les appelle les nikkeijin et ils étaient 1,9 million en 2017, formant la plus grande diaspora japonaise dans le monde. Leur histoire remonte au début du XXe siècle. «Le Japon est alors en pleine modernisation, mais une bonne partie de la population est laissée pour compte, témoigne Pauline Cherrier, spécialiste des questions migratoires entre les deux pays. Le Brésil, lui, est en pleine transition économique. Après l’abolition de son système esclavagiste, le pays veut continuer à travailler les cultures et à ne pas payer ses employés trop cher.»

Les intérêts croisés de ces deux territoires les poussent à se rapprocher. Un accord est signé entre l’Etat de São Paulo et une compagnie d’émigration japonaise. Le 18 juin 1908, le Kasato-maru accoste au port de Santos avec 781 personnes à son bord. Commence alors une longue et complexe histoire entre les deux pays.

Individualité contre collectif

«Il est évident que cette expatriation a tissé une relation assez étroite entre les peuples japonais et brésilien, et facilité le fait que des joueurs nés au Brésil sont venus porter les couleurs de clubs japonais», estime Philippe Troussier. Cet entraîneur français connaît particulièrement bien le football japonais pour avoir mené la sélection nationale pendant quatre ans, et l’avoir aidé, entre autres, à soulever la Coupe d’Asie des nations en 2000. «Les Japonais ont du mal à s’ouvrir. Le fait qu’il y ait un lien, par la popularité du football brésilien et la présence de beaucoup de Japonais au Brésil, a sécurisé ce rapprochement.» C’était le pari de Yanmar en 1967.

Lorsque Nelson Yoshimura débarque, le football japonais est loin d’être professionnel. La Japan Soccer League, championnat amateur, a tout juste deux saisons à son actif. Dans les années 1970, George Kobayashi et Dorival Carlos Esteves, dit Kalé, font le même voyage. Kalé, lui, n’est pas un nikkeijin, mais travaille pour Yanmar et atterrit au Japon comme stagiaire. Avec eux, le club gagne quatre championnats et trois éditions de la Coupe de l’Empereur. Yanmar, imité par d’autres clubs, creuse alors le filon des pépites brésiliennes, comme Sergio Echigo – l’inventeur de l’elástico – au Towa Real Estate de Nasu. Au Brésil, ces transferts intriguent. Et les Auriverdes commencent à entrevoir une nouvelle opportunité, dans un environnement structuré et organisé.

Le rapprochement est définitivement scellé lorsque la superstar Zico rejoint les Sumitomo Metals (qui deviendront les Kashima Antlers) en 1991. Zico y terminera sa carrière de joueur, avant de devenir entraîneur puis sélectionneur (de 2002 à 2006). Aujourd’hui, sur la quasi-centaine d’étrangers en J-League, 45% sont Brésiliens. «Ils apportent ce que les Japonais n’ont pas, analyse Philippe Troussier. C’est un pays qui est cadré sur ses lois sociales, où le système prime sur l’individu. Le football japonais est collectif, alors que le Brésilien est plus un joueur qui va faire valoir son individualité, sa spécificité. C’est complémentaire.»

Samurai «verde»

Contrairement à ses plans, Yoshimura n’est pas resté qu’une saison. Après la troisième, Nelson est même devenu Daishiro en acquérant la nationalité japonaise, pour immédiatement porter la tunique des Samurai Blue, avec 101 apparitions et dix buts marqués. «Le jeu esthétique de Yoshimura montre que «même les joueurs japonais» sont capables de démontrer les qualités individuelles du football brésilien, écrit la Fédération à son propos. C’est une source d’encouragement majeure, alors que le football japonais tend de plus en plus vers le style brésilien.»

Là aussi, son exemple a été suivi, alors que les naturalisations sont complexes et peu fréquentes au Japon. Des Brésiliens sans ascendance japonaise mais arrivés très tôt sur l’archipel ont ainsi joué en équipe nationale, comme Ruy Ramos, Wagner Lopes ou Alessandro Dos Santos, dit Alex. «J’ai participé à la naturalisation d’Alex, se rappelle Philippe Troussier. Ça se fait avec le temps, évidemment. On sollicite d’abord l’environnement du joueur, il faut soumettre la situation aux autorités japonaises, voir si c’est possible. Le dossier a été ouvert assez tôt – peut-être pas par moi –, mais à un moment j’ai souhaité qu’on puisse l’accélérer.»

L’échéance de la Coupe du monde 2002, coorganisée avec la Corée du Sud, a fluidifié le processus. «Il nous manquait des joueurs sur le côté gauche, justifie Philippe Troussier. La Fédération japonaise a compris ce que ce joueur pouvait apporter pour le Mondial. On a trouvé cette solution, qui était acceptable parce qu’il était présent depuis de nombreuses années et parlait le japonais.» Pour autant, pas question de naturaliser à tout va, comme le Qatar, l’autre invité asiatique de la Copa América. Il doit y avoir une intégration complète du joueur. Là encore, Daishiro Yoshimura a montré la voie. Il est mort en 2003, à Amagasaki, dans ce Japon qu’il n’a finalement jamais quitté.

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