Philippe Forest. Sarinagara. Gallimard, 274 p.

Le titre mystérieux du troisième roman de Philippe Forest signifie «cependant» en japonais: c'est le dernier mot d'un des plus célèbres poèmes de Kobayashi Issa, écrit après la mort de sa fille, que Philippe Forest traduit ainsi: «Je savais ce monde – éphémère comme rosée – et pourtant pourtant.» Ajoutant dans son prologue que tout le roman qui suit, «tout ce qu'il dit de la vie tient pour moi dans le seul redoublement de ce dernier mot: cependant». Fidèle au souvenir de sa petite fille Pauline, dont il a raconté la mort douloureuse en 1997 dans L'Enfant éternel, l'auteur recourt une nouvelle fois au roman (au lieu de l'essai qui lui est plus familier), non pas pour faire un deuil impossible, mais pour comprendre que «survivre est l'épreuve et l'énigme».

En 1999, quand paraît son deuxième roman, Toute la Nuit, Philippe Forest obtient du gouvernement français une bourse qui lui permet de se rendre à Kyôto pour y rédiger un essai sur la littérature japonaise: il pense déjà à un petit livre sur Natsume Sôseki, le grand romancier dont il a aimé le récit d'exil londonien. Mais «l'intelligence, la sensibilité, la générosité» de Oé Kenzaburô, qu'il rencontre à Tôkyô, lui font d'abord consacrer un essai à cet écrivain, après ceux qu'il a déjà publiés sur Philippe Sollers, Albert Camus, les avant-gardes ou l'art du roman.

Pourquoi le Japon est-il devenu pour Philippe Forest et sa femme Alice «le pays d'après», celui «où l'oubli devenait la condition mystérieuse et nouvelle du souvenir»? La raison n'en est d'abord pas claire pour le scripteur, qui commence ce livre comme on s'enfonce dans un rêve – et à plus forte raison pour le lecteur! C'est l'art de l'écrivain de maintenir suspendue la résolution de ce mystère, tout au long d'un récit très construit, au style raffiné: les trois histoires d'un poète, d'un romancier et d'un photographe qu'il nous raconte chacune en 31 fragments (faisant écho aux 31 syllabes traditionnelles du poème court), sont jalonnées par les réflexions qui l'ont mené de Paris à Kôbe, en passant par Kyôto et Tôkyô.

Le poète Kobayashi Issa (1763-1827), le romancier Natsume Sôseki (1867-1916), le photographe Yamahata Yosuke (1917-1966): voilà donc les trois intercesseurs choisis par Forest. Qu'ont-ils en commun, ce vagabond qui est le dernier grand maître du haïku, cet inventeur du roman japonais moderne et ce premier témoin oculaire du bombardement nucléaire de Nagasaki? Sans doute d'avoir eu à affronter une vérité déchirante: la perte de jeunes êtres aimés, l'effondrement des valeurs d'un monde ancien, la confrontation avec le néant et l'horreur. Que chacun à sa manière a tenté de surmonter, en célébrant jusqu'au bout l'émerveillement de la vie, en misant sur une légère mais insistante étrangeté, ou en reprenant comme si de rien n'était le fil de sa vie d'avant la catastrophe.

Avec une empathie discrète, jamais démentie par un souci d'exactitude esthétique très japonais, Philippe Forest recompose ces trois vies rêvées. Chez Sôseki, dont nul ne sait comment interpréter les titres de ses plus grands livres, il goûte «la réserve rêveuse d'un secret». Mais c'est la vie d'Issa qui lui semble exemplaire, du choix de son modeste nouveau prénom, qui signifie «tasse de thé», jusqu'aux deux poèmes contradictoires qu'il aurait composés sur son lit de mort, exprimant l'un la gratitude, l'autre le non-sens de toutes choses. Ces deux sentiments partagés sont en effet très proches de ceux qu'éprouve le narrateur parvenu, à Kôbe, au terme de sa quête existentielle. Sarinagara est un bel objet littéraire qui conjugue sans peine les séductions du roman, de l'essai et du poème.