Au Japon, l'Exposition universelle d'Aichi aura déjà exorcisé l'un des démons de sa conception, qui a duré près de dix ans. Le syndrome des allées vides le premier jour, traumatisme encore vivace de l'Expo de Hanovre en 2000, n'a pas frappé. Durant toute la journée, la «global loop», allée circulaire centrale du site, a été foulée par des dizaines de milliers de curieux accourus pour l'ouverture officielle. Pas de ruée, cependant: l'affluence était presque modeste en comparaison des journées de pré-ouverture du week-end dernier, on entrait sans peine sur le site. Mais la visite de certains pavillons pouvait quand même demander une heure de patience. Et ce, alors que quelques facteurs pouvaient décourager le déplacement vers le grand raout du centre du pays: un vent glacial et une pluie sournoise, des intempéries au nord, la finale du tournoi annuel de Sumo…

Pour les organisateurs, le pari d'image initial est gagné, le flop de départ évité. Reste à faire de cet énorme écrin le creuset d'un succès commercial – 15 millions d'entrées sont escomptées jusqu'au 25 septembre – autant que culturel. Marqué dans son histoire par un rapport complexe au monde, le Japon veut organiser la rencontre des cultures avec le même soin qu'il pratique l'hospitalité.

L'effort est visible, mais l'ambivalence demeure. Jeudi, la cérémonie d'ouverture se tenait en présence de l'empereur, de l'impératrice et du prince ainsi que de nombreux invités étrangers. Dans une ambiance solennelle, quoique réfrigérée par le vent, le complet-cravate côtoyait le boubou ou le sarong. Pourtant, la totalité de la cérémonie s'est tenue en japonais, sans traduction, alors que la manifestation revendique quatre langues officielles – en sus, le coréen, le chinois et l'anglais. Sur scène, deux stars nationales ont chanté l'hymne de l'Exposition, mais aucun artiste étranger n'était convié. A l'heure de la popote world music, cette festivité avait de quoi déconcerter, identité affirmée malgré (ou contre) le caractère mondial de l'Expo, ou acte manqué d'une ampleur magistrale.

La cérémonie avait toutefois ce qu'il faut d'universel, Chopin, Stravinsky et les lourdes «Planètes» de Gustav Holst. Elle comptait une part d'autodérision, une parodie de spectacle traditionnel japonais. L'événement devait aussi mettre en scène le thème de l'exposition, «la sagesse de la nature», et a donc décliné sous toutes les formes la beauté de la planète, la saleté de la pollution, l'impérieuse nécessité de recycler nos cochonneries et de nettoyer tout ça afin de laisser aux générations futures un habitacle décent. On le devine, le spectacle n'a pas manqué de déverser quelques tonnes de bons sentiments, propres, sur l'assistance, avec à la clé, chœurs d'enfants et invention d'un signe de ralliement pour les écocitoyens du monde entier (lever ensemble l'auriculaire, l'index et le pouce en serrant les autres doigts). Ces émotions ont été exprimées après le défilé des drapeaux – la Suisse est passée au début, entre l'Inde et le Burundi – et les discours. Le premier ministre, Junichiro Koizumi, a bien résumé le double propos de l'Expo, dont le thème est la «sagesse de la nature»: «La science et la technologie sont la clé du futur pour assurer simultanément la protection de l'environnement et le développement économique.» Défense de mère nature et appel à la mobilisation technologique, c'est l'équation d'Aichi. En somme, montrer comment les avancées technologiques peuvent et doivent être conciliées avec les exigences du développement durable. L'Expo illustre ce principe à tout moment, non sans quelques hiatus: «We love the nature», proclame le survêtement d'une jeune visiteuse qui trépigne devant le pavillon Mitsubishi.

Passé les discours et les emphases, le pari culturel dépendra surtout de l'alchimie qui prendra ou non sur le site. Le programme des événements joue le consensus, d'Alanis Morissette à la dernière comédie musicale japonaise à succès en passant par Laurie Anderson. A noter, en mai, une projection-fleuve de la trilogie Koyaanisqatsi. Ce film de montage mis en musique par Philip Glass proposait, en 1986 puis dans deux suites, exactement le même thème et surtout le même traitement que bon nombre de pavillons d'Aichi 2005. Sa présence ici relève de l'évidence, et la comparaison ne sera pas toujours en faveur des concepteurs d'expositions actuels. Le menu culturel de la manifestation contiendra des suggestions plus osées, surtout d'artistes nationaux, en musiques ainsi qu'en danse.

Aichi joue également un rôle de creuset pour les responsables des expositions internationales. Par son souci écologique, le recyclage, l'usage de véhicules propres, etc. Mais aussi par sa thématique et sa situation géographique: en 2008, ce sera Saragosse, en Espagne, sur le thème de l'eau et du développement durable, encore. Puis, en 2010, au tour de Shanghai, qui consacrera le «mouvement vers l'Est» amorcé par ces grandes fêtes, comme le dit le président du Bureau international des expositions, Wu Jianmin. Il ajoute: «Cette tendance prouve la vitalité de cette région du monde. Et alors que des nations restent marginalisées par la mondialisation, les expositions sont une nécessité pour le XXIe siècle.»