En Occident, l'homosexualité de Mishima est, depuis longtemps, un secret de polichinelle. C'est même devenu un lieu commun, un cliché colporté par ses propres romans, à commencer par le très sulfureux Confession d'un masque. Au Japon, par contre, il semble que ce soit encore un sujet délicat, sinon tabou. La preuve, la censure dont vient d'être victime un livre signé Jiro Fukushima, ex-amant de la star des lettres nippones. Lequel y parle, très librement, de ses relations sexuelles avec l'auteur du Pavillon d'or. Et y ajoute 15 lettres d'amour que l'écrivain lui a adressées, entre 1962 et 1967. Lundi dernier, suite à une plainte de la famille de Mishima, le Tribunal de Tokyo a jugé ces révélations scandaleuses. Avant de décider que le «coupable» ouvrage serait retiré des ventes.

Un jugement surprenant et hypocrite. Dans la mesure où Mishima n'a jamais occulté son homosexualité, ni dans sa vie ni dans ses œuvres. Mais ses héritiers veillent au grain: ils refusent d'appeler un chat un chat, s'offusquent dès qu'on évoque la vie privée du maître. Déjà, en 1985, ils avaient fustigé le film de Paul Shrader, Mishima, à cause d'une scène tournée dans un bar gay.

Un écrivain tabou

Par-delà la réaction tartufière d'une famille, c'est tout le Japon qui est en cause, dans cette affaire. Un Japon où les biographes «officiels» de Mishima gomment soigneusement son homosexualité. Un Japon où il reste, 28 ans après son spectaculaire suicide par hara-kiri, un auteur relativement maudit. Parce qu'il parlait vrai, malgré ses frasques et ses provocations. Et parce qu'il prétendait que son pays allait être défiguré par le business, par la course au profit… Il y a une dizaine d'années, déjà, Henry Scott Stokes – auteur d'un remarquable Mort et vie de Mishima, chez Balland – disait: «Cet écrivain est tabou car il dit des choses que le Japon ne veut pas entendre. La Bible, c'est le progrès économique: nous sommes les meilleurs, hourra! Lui, il a mis tout cela en question, d'un coup. Les Japonais ont de mauvais souvenirs, ils ont fait des sacrifices, ils baignent dans le matérialisme, ils ne veulent pas se poser de questions.»

Pas étonnant, dès lors, que Mishima soit victime d'un silence courtois, dans sa propre patrie. Une sorte de censure douce, une discrète mise à l'écart. Pour le 25e anniversaire de sa mort, le journaliste français Philippe Pons constatait, après enquête: «Aucune librairie de Tokyo ne lui consacre un présentoir spécial. Ses œuvres complètes sont épuisées et, pour l'instant, non rééditées. On trouve certes ses œuvres principales en livre de poche mais elles se vendent peu. Sur les quelque 70 titres de romans, nouvelles, essais, beaucoup sont quasiment introuvables.»

Mishima, un auteur ignoré au Japon? Presque. Mais il est vrai que nul n'est prophète en son pays.