Emploi

Les Japonaises, alibi démographique

Le gouvernement de Shinzo Abe a lancé un programme pour promouvoir les femmes sur le marché du travail. Les résultats, après deux ans, sont médiocres

Parmi les membres de l’OCDE, le Japon fait figure de cancre. La situation des femmes sur le marché de l’emploi y est précaire. Selon l’indice global des écarts entre hommes et femmes en 2014, le pays dirigé par Shinzo Abe occupe la 104e place sur un total de 142 pays, entre l’Arménie et les Maldives. C’est dans ce contexte que le premier ministre a lancé il y a deux ans «Womenomics», un programme de promotion des femmes. Il est destiné à pallier une démographie déclinante et un manque de main-d’œuvre. Quel bilan tirer de la politique du gouvernement nippon?

Le taux de participation des femmes dans le marché du travail a augmenté à 66% l’an dernier, contre 63,1% il y a cinq ans. Selon Mari Miura, spécialiste des problèmes d’égalité des genres à l’Université Sophia de Tokyo, «Womenomics» est positif. Mais «l’écart salarial avec les hommes s’est accru. Cela signifie que les femmes ont obtenu plus d’emplois précaires les deux dernières années», souligne-t-elle. Elle ajoute: «Les heures supplémentaires, notamment dans les postes à responsabilité, constituent un obstacle majeur pour les femmes et le gouvernement n’en a pas tenu compte. En fait, c’est la répartition des rôles qui doit être changée au Japon. Les hommes sont exempts des tâches domestiques et de l’éducation. Du coup, pour les Japonaises, il est très difficile de trouver un équilibre entre famille et travail.» Deux tiers d’entre elles quittent leur job après la naissance du premier enfant. «Le marché du travail au Japon est organisé pour et par les hommes. C’est cela le véritable problème auquel le gouvernement doit s’attaquer», lance Mari Miura.
Yoko Ishikura, professeure à l’Université de Keio et membre du Conseil sur l’éducation et les compétences du Forum économique mondial, estime que l’emploi des femmes en soi est une notion dépassée. Pour elle, le Japon est en retard par rapport à d’autres pays et doit introduire d’autres styles de travail. «C’est un problème structurel. Les Japonais ont les plus longues heures de travail dans le monde. Ceci est non seulement mauvais pour les femmes, mais pour les hommes aussi», estime-t-elle. Selon la professeure, la manière dont les entreprises gèrent les ressources humaines doit donc être revue de fond en comble. Elle est trop rigide, notamment dans le recrutement et la formation continue. Les horaires doivent être plus flexibles, le management des femmes qui veulent faire carrière doit être repensé.
Noriko Hama, professeure d’économie à l’Université Doshisha à Tokyo et Kyoto, balaie d’un revers de main le concept «Womenomics». «Dans la politique du gouvernement actuel, aucun document ne mentionne le bien-être des femmes. Elles sont simplement utilisées par le gouvernement comme un instrument de croissance économique. Il dit aux femmes de travailler plus et de faire plus de bébés, ce qui ne constitue pas un progrès pour elles. Elles sont uniquement utilisées par le gouvernement comme un moyen de combler le vide laissé par le déclin démographique», déplore-t-elle.
Le gouvernement, lui, a vécu récemment un véritable fiasco. Il a lancé un programme pour soutenir des entreprises de moins de 300 employés qui s’engagent à promouvoir des femmes à des postes de direction. Or, en un peu plus d’un an, une seule a demandé à y participer. Au Japon, la réticence des patrons d’entreprise à promouvoir les femmes dans le management est bien ancrée. Seul un poste sur dix est occupé par une Japonaise. «A peine quelques managers ont une claire vision de cette problématique. Akira Matsumoto, directeur de Calbee, entreprise leader dans la production de chips au Japon, en fait partie. Il a engagé beaucoup de femmes à des postes élevés et les encourage à rentrer tôt à la maison après le travail. C’est toutefois un entrepreneur très atypique au Japon», insiste Mari Miura.

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