Exposition

Du japonisme à Klee, de Klee au Japon

Surnommé «Bouddha» par ses étudiants, le peintre était fasciné par l’art oriental. Il a aussi subjugué de grands artistes nippons. Le centre Paul Klee à Berne met en scène ces passions japonaises

Tout semble y être, ou presque: le grotesque, l’humour, l’économie de moyens, la sagesse, la finesse, l’harmonie. Sur l’air bien connu du dialogue des cultures, le Centre Paul Klee de Berne tisse une mélodie proprement envoûtante, qui mêle les couleurs, souvent douces et gaies, de Klee, celles des estampes japonaises, le mouvement des calligraphies, les brumes de la peinture chinoise, les éclats du théâtre kabuki. L’intérêt du peintre pour l’art oriental n’a pas beaucoup été étudié jusqu’ici, et il n’avait jamais fait l’objet d’une exposition. La manifestation conçue en collaboration avec le Musée d’art d’Extrême-Orient de Cologne, où elle sera présentée ensuite, comble donc une lacune.

L’exposition est divisée en deux parties. D’abord, on découvre la curiosité que Klee, suivant en cela les artistes français de la deuxième moitié du XIXe siècle, puis ses contemporains en Allemagne, a manifestée à l’égard de l’estampe, de la peinture au lavis («travail rapide et nerveux avec une résonance particulière», notait-il), de la calligraphie et du bouddhisme, dont il adoptait naturellement les attitudes: «Les étudiants, tout comme ses collègues, rappelait l’écrivain Bruno Adler, vénéraient le Maître, qu’ils nommaient volontiers Bouddha.» Un collage d’Ernst Kallai illustre cette autorité du peintre au sein du Bauhaus. Ensuite est apportée la preuve de l’immense popularité de son œuvre au Japon.

Parmi les ouvrages de la bibliothèque de Paul Klee figurait cette Introduction au bouddhisme zen, dont il s’inspira pour donner des versions de buffles pour le moins originales. Mais reprenons le fil de cette visite, qui ne peut que répercuter et amplifier une fascination pour la beauté et les manifestations épurées de l’art asiatique. Les deux commissaires d’exposition d’origine japonaise ont suscité des juxtapositions éloquentes: un paravent qui montre l’antique cité de Kyoto dialogue avec un polyptyque de Klee, où le paysage bernois, précisément l’Aar, apparaît sous divers angles. Puis ce sont les barreaux de la fenêtre devant laquelle médite le chat blanc dessiné par Hiroshige qui semblent repris dans cette vision d’une place citadine à travers la balustrade d’un balcon, chez Klee.

Sans forcer les choses, la simple présence de certaines pièces suscite, plus qu’un va-et-vient, plus qu’un simple dialogue, un approfondissement et un enrichissement. Le fantastique, dans les mangas d’Hokusai notamment, favorise la monstruosité de certains poissons et autres vers marins chez Klee. Les mimiques des acteurs de Sharaku réapparaissent dans des scènes à travers lesquelles l’artiste bernois ne craignait pas de dérouter son public. La calligraphie donne lieu à des extrapolations pleines d’inventivité et toujours expressives. Enfin, en dépit de ses larges yeux, la Beauté chinoise évoquée par Klee dans un dessin de 1927 semble, du fait de la linéarité de son visage penché, un souvenir de cette autre beauté gravée par Keisai Eisen, un rouleau dans une main, des peignes dans les cheveux.

La présence de quelques extraordinaires effigies de Boddhi­sattva, en bois, nous entraîne vers une dimension sans doute plus élevée, ou plus intérieure. Parmi les dessins sur papier Japon, celui, tardif, d’un personnage réduit à quelques lignes à l’encre, plus les boutons des yeux et le T du nez (Abschied nehmend, 1938), semble un avatar du Shakyamuni de Shinko, ou simplement de tel moine, dans son innocence et sa posture de retrait du monde. Après cela, on ne s’étonnera nullement de l’extraordinaire réception de l’œuvre de Klee au Pays du Soleil-Levant, chez les musiciens, les poètes, les dessinateurs de bande dessinée, les plasticiens et enfin les architectes.

A partir de cette œuvre, Shuntaro Tanikawa, par exemple, a composé de nombreux poèmes, dont celui qui, en 1940, débute ainsi – un début aux allures de fin: «Puisque personne n’acceptera de mourir à ma place,/ il me faudra bien le faire moi-même/De moi ne resteront que mes propres os/Pas ceux d’un autre/Fleuve qui s’écoule/Bavardage des gens/Toile d’araignée humide de la rosée du matin.» Plus gaies, plus ludiques, les images élaborées par l’auteur de BD Kazuya Takahashi à partir de l’univers pictural de Klee, ou les versions de chats – sauvages ou domestiqués – par Leiko Ikemura… Une transposition particulièrement éclairante a été menée par l’architecte Toyo Ito: à la manière de Klee, celui-ci a fait plier et ployer les formes géométriques, les associant avec des formes organiques, pour obtenir ce qu’il a appelé une «grille émergente», mise en œuvre dans la médiathèque de Sendai (2000). Rien ne se perd dans le monde de l’art.

Du japonisme au zen. Paul Klee et l’Extrême-Orient. Centre Paul Klee (Monument im Fruchtland 3, Berne, tél. 031 359 01 01). Ma-di 10-17h. Jusqu’au 12 mai.

Un paravent qui montre l’antique cité de Kyoto dialogue avec un polyptyque de Klee

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