En apparence, tout les rassemble: l'Espagne, le succès et la sortie quasi simultanée d'un troisième album. Unis dans la volonté de briser les carcans qui pèsent sur la production musicale nationale, les Catalans de Jarabe de Palo et les Madrilènes de Radio Tarifa cultivent pourtant leurs différences. Quand les premiers ont les yeux rivés sur l'Amérique de J. J. Cale, les seconds arpentent les rives de la Méditerranée. Et si l'un joue la carte apparemment facile des refrains fédérateurs, l'autre poursuit une démarche délibérément pointue. Portrait croisé.

1993: Rumba argelina plante idéalement le décor. Ressuscitant une Espagne d'avant 1492, Radio Tarifa, trouve d'emblée un chemin praticable entre la sécheresse du flamenco, la nostalgie des airs séfarades et les motifs hypnotiques des musiques maures. Une potion érudite mais accessible, qui ne méprise ni les éclairs électriques ni les tournures rock. Confirmation trois ans plus tard avec Temporal, album plus apaisé mais toujours inspiré, qui étend le champ de prospection en s'offrant quelques détours vers le folklore du nord de l'Espagne.

Voyage enchanteur

D'abord déroutant, parce que plus largement ouvert aux tourments électriques, le récent Cruzando el rio prolonge ce voyage enchanteur. Sans redites ni lourdeurs, Radio Tarifa navigue d'un port médiéval à un archipel futuriste, sans jamais paraître changer de cap. Tour de force qui repose sur une profonde science musicale (deux des membres du groupe ayant travaillé le répertoire médiéval pendant des années) et une configuration à géométrie variable. Autour du noyau de base – Fain S. Dueñas (cordes, percussions), Benjamin Escoriza (voix, guitare), Vincent Molino (vents) – gravite une formation dont les membres ont été recrutés en fonction des envies et des besoins.

Tout autre est la logique qui a présidé à la naissance de Jarabe de Palo. Comptant parmi les groupes phares du «latin rock» grâce au succès considérable de La Flaca (1,5 million d'albums vendus en Espagne et une distribution dans toute l'Amérique latine), la formation catalane a fait ses gammes dans les pubs et discothèques de la «movida». Leader de Jarabe, Pau Donès (guitare et chant) perd sa mère à 16 ans. Le rock servira de recours, dans un pays qui se remet d'une longue gueule de bois. Mélange d'instruments acoustiques et électriques, forte influence du rock californien, touches reggae, notes antillaises ou africaines: le style qui s'ébauche alors vise l'efficacité d'abord. Et y parvient bientôt. Pau Donès écume encore les bars quand il est repéré par un chasseur de talents de Virgin Espagne. Moins d'un an plus tard, le premier album est sous toit. Un petit coup de pouce du monde de la pub fera le reste. A l'instar de Moby, Mr Oizo ou Smoke City, c'est le petit écran qui offre ses galons de musiciens à Jarabe de Palo.

Sollicité depuis par Ricky Martin et Celia Cruz, protégé par la puissance d'une «major», le groupe a disposé de moyens considérables pour son nouvel album, Vuelta y vuelta. Malgré des invités de renom (le groupe de Mark Knopfler, le guitariste de Jamiroquai, l'Italien Jovanotti ou le flamenquiste virtuose Chicuelo), la formule de départ, fidèlement reconduite, n'est que rarement transcendée par ce superficiel supplément d'étoffe.

Essais solides, digestes, mais inégaux et prévisibles, Cruzando el rio et Vuelta a vuelta n'auront sans doute guère d'écho hors de la communauté hispanique. A l'intérieur par contre, ils devraient contribuer à convaincre les barons de l'industrie musicale qu'il existe une voie viable, artistiquement et économiquement, en dehors d'un flamenco figé ou de la variété kitsch, miel essentiel des médias nationaux.

Radio Tarifa: Cruzando el rio (BMG).

Jarabe de Palo: De vuelta y vuelta (EMI).