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Un réseau d’acier forme un cadre continu sur le pourtour du bâtiment. Le verre, transparent ou translucide, représente 80% de la façade. 
© @laura_keller-sanna/2015

Architecture

Le jardin botanique de Genève retrouve sa perle

La bibliothèque des Conservatoire et jardin botaniques a rouvert ses portes le 13 mai. Visite avec l’architecte Christian Dupraz, qui a rénové cet ensemble emblématique construit par Jean-Marc Lamunière et longtemps mal-aimé

Aujourd’hui, la partie nord-ouest des Conservatoire et Jardin botaniques de la Ville de Genève (CJB) aurait pu avoir une tout autre physionomie. L’ensemble de bâtiments construit dès la fin des années 1960 par l’architecte genevois Jean-Marc Lamunière, décédé l’été dernier et auteur notamment de la tour Edipresse à Lausanne et de celles de Lancy, ainsi que de la serre méditerranéenne des CJB dès 1979, aurait pu, au nom de la mise aux normes énergétiques, voir sa façade travestie, ou être détruit. Les deux bâtiments de verre et d’acier – Bot II et Bot III, qui abritent la bibliothèque, une partie de l’herbier, l’institut de recherche, une salle de cours et des laboratoires – ont par bonheur fait l’objet d’une rénovation menée en deux temps par l’architecte Christian Dupraz. La bibliothèque restaurée et réagencée a été inaugurée par les autorités de la Ville de Genève le 13 mai et est à nouveau ouverte au public.

Lorsqu’il projette les deux bâtiments des CJB – première commande qui lui est adressée par la Ville – à la fin des années 1960, Jean-Marc Lamunière est alors enseignant invité à l’Université de Pennsylvanie, à Philadelphie, où il rencontre l’architecte américain Louis Kahn. «Il se produit à ce moment-là une mutation projectuelle dans la pratique de Jean-Marc Lamunière, qui se confronte dès lors à une autre architecture, raconte Christian Dupraz. Avec ce projet aux Conservatoire et Jardin botaniques, il introduit pour la première fois dans son travail l’idée d’une architecture creuse. Les piliers et les poutres vides, les faux planchers et les faux plafonds permettent le passage des éléments techniques. Grâce à la notion de grille référentielle, le plan s’articule selon une trame orthogonale régulière de 3 mètres sur 6. Jean-Marc Lamunière s’éloigne alors d’une vision de l’architecture propre à Mies van der Rohe pour se rapprocher d’une conception kahnienne de la discipline.»

Les bâtiments qui s’étendent horizontalement dans le Jardin botanique et s’articulent doucement dans le paysage sont structurés par un réseau métallique qui forme un cadre continu sur leur pourtour, contribuant à la statique de l’édifice mais aussi à sa composition architecturale, avec panneaux de remplissage en verre transparent ou translucide. Emblématiques, ces constructions à l’aspect laiteux et à la teinte vert  d’eau donnés par la fibre de verre «sont le seul exemple à Genève et l’un des rares en Suisse d’architecture structuraliste».

 Coque de verre

Suite au choc pétrolier de 1973 et alors que le second bâtiment vient d’être achevé, la Ville décide, pour des raisons économiques, de ne pas utiliser le système de ventilation prévu. Cette interruption malvenue s’ajoute à un système thermique peu efficace. «En quelques années, cet ensemble prend le statut de bâtiment mal-aimé, car il devient très vite inadapté à son époque, en termes énergétiques. Il est ainsi mal considéré pendant trente ans, à tel point que certains l’imaginent inachevé ou abandonné», poursuit Christian Dupraz. Mal isolé – des seaux placés çà et là récoltent l’eau de pluie qui pénètre la toiture –, énergivore, l’ensemble doit être rénové ou détruit, estime la Ville au début des années 2000. «C’était une époque où l’on carrossait les ouvrages de verre pour améliorer leurs capacités thermiques. La Ville souhaitait alors lancer un concours d’architecture pour enrober d’une coque de verre Bot II et III», se souvient l’architecte genevois, qui rencontre à ce moment-là, au détour d’une conférence qu’il donne à l’Institut d’architecture de l’Université de Genève, Jean-Marc Lamunière, inquiet du sort réservé à ses bâtiments et qui cherche une alternative à la solution envisagée par les autorités. Jean-Marc Lamunière propose à Christian Dupraz de se charger de la rénovation de Bot II et III.

«Jean-Marc Lamunière tenait beaucoup à ces bâtiments. Leur construction représentait un moment de sa vie où il était extrêmement heureux et en pleine possession de ses moyens d’architecte. Il était respecté, il était le seul architecte genevois invité à enseigner dans une université américaine. Il était nostalgique de cette période», raconte Christian Dupraz. Entre les deux architectes, la rencontre est belle. La rénovation réalisée par Christian Dupraz s’inscrit dans un continuum qui rend perceptible leur attachement réciproque et leur intérêt pour cette période riche de l’histoire de l’architecture. «A la fin des années 1960, il n’y a plus de morale, la pensée moderne s’essouffle, des architectes comme le Néerlandais Aldo van Eyck remettent en cause de manière radicale les principes issus de cette modernité. Sont alors introduits en architecture la question du confort, de l’habitant ou encore le facteur politique. Nous discutions de tout cela lors de déambulations dans le Jardin botanique. Ça a été une rencontre magnifique», se souvient l’architecte.

 Prototype extensible

Comme le verre représente 80% de la façade des édifices et que l’industrie de ce matériau a fait des progrès sensibles en quarante ans, Christian Dupraz mise sur le remplacement des surfaces vitrées pour améliorer le bilan énergétique des bâtiments. «Nous avons proposé à la Ville d’investir dans un prototype pour tester notre solution avant d’éventuellement l’étendre au second bâtiment.» Bot II est donc rénové en 2004. Ses verres sont épaissis: avant rénovation, un vitrage type était constitué de trois couches – verre transparent, fibre de verre, verre martelé –, après rénovation, de cinq couches – trois verres et deux intercalaires (l’épaisseur d’un vitrage type est donc passée de 11,5 à 71 mm). Les chauffages intérieurs font l’objet d’une amélioration, le système de convection et ventilation est optimisé et l’étanchéité des toitures repensée. Deux ans plus tard, le bilan thermique de Bot II est estimé positif, et le mandat de rénovation de Bot III est confirmé. Le bâtiment est entièrement désossé, ses verres remplacés et ses porteurs métalliques sablés. A l’intérieur, les bureaux et la bibliothèques sont modernisés et restructurés, et le mobilier entièrement redessiné par Christian Dupraz.

Avec la réouverture de la bibliothèque, les Conservatoire et Jardin botaniques de Genève poursuivent leur mue. La rénovation de Bot III, dont le chantier a démarré en 2013, s’inscrit en effet dans un projet global de transformation des CJB, permis par la donation de quelque 30 millions de francs des époux Roger et Françoise Varenne. Les architectes du bureau Bassicarella ont ainsi construit dès 2010 l’espace d’accueil – formé de trois pavillons – et l’extension de l’herbier (Bot V), alors que le bâtiment de la Console et la petite maison attenante, construits au début du XXe siècle, ont fait l’objet d’une rénovation menée par Meier & Associés Architectes jusqu’à la fin de 2014.


A lire

«Jean-Marc Lamunière: regards sur son œuvre», Bruno Marchand, Ed. Infolio, 2007, 248 p., 75 francs

 A voir

Dans le cadre de la Nuit des musées, plusieurs visites commentées seront données le 21 mai dans la nouvelle bibliothèque.

 Une visite axée sur l’architecture et la rénovation du bâtiment y sera également donnée le 27 mai, dans le cadre des Journées SIA de l’architecture


Un herbier mondial

«Une bibliothèque botanique est un accompagnement obligé d’un herbier et un outil nécessaire pour quiconque veut travailler. Il est des sciences où l’on peut se contenter de lire certains livres et d’en tirer des notes, des extraits, etc., mais en histoire naturelle il faut pouvoir vérifier incessamment la concordance des figures et des descriptions déjà publiées avec l’objet que l’on a sous les yeux […]», écrivait, dans ses Mémoires et souvenirs, Augustin-Pyramus de Candolle, fondateur des Conservatoire et Jardin botaniques de Genève (CJB).

L’herbier et la bibliothèque des CJB jouent l’un comme l’autre un rôle majeur à l’international dans le domaine de la botanique, rivalisant avec les plus grands instituts du monde, par exemple ceux de Londres, Paris, Saint-Pétersbourg, Harvard, Saint-Louis et New York. A ses débuts en 1824, la bibliothèque était modeste et son véritable essor date du début du XXe siècle. Sous l’impulsion de John Briquet, alors directeur, de nouveaux locaux sont créés (La Console). Le botaniste vaudois Emile Burnat lègue à la Ville de Genève ses collections et un financement qui permet un agrandissement des locaux dès 1911. La bibliothèque, qui prend une importance internationale grâce aux legs ultérieurs des descendants de Candolle et d’Edmond Boissier, acquiert aujourd’hui quelque 3000 livres et titres de périodiques chaque année, et possède la quasi-totalité de ce qui a été publié en matière de botanique taxonomique. Elle compte quelque 120 000 volumes, dont le plus ancien est un incunable datant de 1485.

 30 kilomètres de rayons

La rénovation de Bot III avait notamment pour objet d’agrandir la bibliothèque, saturée, et d’augmenter la capacité d’accueil du grand public. Les périodiques – 4500, dont 1500 titres paraissent encore –, qui composent 50% de la collection, ont ainsi été déplacés au sous-sol, dans des Compactus. «Nous avons agencé la bibliothèque de manière à ce qu’elle assume son rôle pendant de longues années, en se basant sur l’acquisition moyenne de douze ouvrages par jour, et avons donc créé 3 kilomètres de rayonnage», explique Christian Dupraz.

L’herbier, dont une grande partie se déploie sur plus de 30 kilomètres de rayonnage dans des abris antiatomiques sous les bâtiments de Bot II et III, est riche de six millions de spécimens provenant des cinq continents. Comme la bibliothèque, il est le fruit de la réunion de plusieurs collections privées, celles notamment du fils d’Albrecht von Haller dans les années 1820 et du philanthrope Benjamin Delessert en 1869. Ce dernier avait constitué à Paris l’un des plus grands herbiers privés de l’époque. L’herbier des CJB a ensuite été enrichi de collections jusqu’alors en mains privées (Candolle et Boissier) dans la première moitié du XXe siècle. 

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