Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
C’est dans le mythique hôtel Château Marmont que Chilly Gonzales et Jarvis Cocker ont imaginé leur projet commun, «Room 29».
© Alexandre Isard

Musique

Jarvis et Chilly chantent les fantômes de Los Angeles

L’ex-leader de Pulp et le pianiste canadien questionnent les mythes hollywoodiens dans un album attachant prenant pour toile de fond un légendaire hôtel

En 2012, Jarvis Cocker est invité à séjourner au Château Marmont, établissement hôtelier fameux de West Hollywood ayant accueilli depuis 1931 Greta Garbo, James Dean, Jim Morrison ou plus récemment Lady Gaga. Une page de la pop culture s’est écrite ici, se dit le chanteur, et cela bien avant que le statut même de «star» se désagrège au profit de bons à rien hissés au Pinacle le temps d’une saison.

Va alors pour une collection de chansons méditant sur la capacité qu’a Los Angeles à fabriquer illusions et fantasmes populaires. De retour en Europe, l’ex-patron de Pulp rencarde Chilly Gonzales, compositeur hyperactif pote des Daft Punk ou de Drake. S’ébauche alors Room 29, jolie petite chose théâtrale bricolée dans l’intimité. Bien.

Crisper les parents

Une (rock) «star», c’est quoi? Que convoque cette figure? Pourquoi? Et que génère-t-elle auprès de ceux qui l’adulent? La question peut paraître sans grande importance. Elle hante pourtant la trajectoire de Jarvis Cocker depuis plus de vingt ans.

C’était alors le lancement de His’N’Hers (1994), quatrième album publié par Pulp, cargo britpop goguenard dont il fut le vaillant meneur. En Angleterre, Oasis ou The Verve étaient provisoirement consacrés fiertés nationales. Et le kid de Sheffield de s’amuser des codes, extravagances et débilités qui accompagnaient une ère jouissive où des gamins semblaient redécouvrir le pouvoir du rock. Premier d’entre eux: crisper les parents!

Dépression cool

Une éternité après le triomphe réservé au tube «Common People» (1995), et tandis que de la génération britpop Damon Albarn (Blur, Gorillaz, etc.) apparaît comme le seul rescapé qui vaille encore d’être considéré, Jarvis a progressivement vu son aura s’affaiblir jusqu’à finalement décliner.

Non que ce fan déclaré de Sinatra et Gainsbourg ait chômé. Réalisateur pour Aphex Twin, acteur dans Harry Potter et la Coupe de feu, chanteur pour Air, auteur de deux albums solo pas mal ou producteur de l’émission Sunday Service sur BBC Radio 6, le dandy ne s’est pas exactement économisé. Mais que voulez-vous: un peu largué par son époque, finalement lâché par ses admirateurs d’autrefois, on finissait par lui témoigner notre affection principalement pour l’époque dorée à laquelle sa classe (intacte) nous ramenait.

Attirance des contraires

Voir Jarvis associé à Chilly Gonzales (Jason Charles Beck pour l’Etat civil), on n’y avait jamais songé. Pas même lorsqu’on croisait l’un et l’autre dans les clubs parisiens chics dans lesquels ils aimaient à traîner. Le premier, amuseur-né, longiligne et flegmatique, ferraillant obstinément dans une pop racée, un poil cynique. Le second pianiste téméraire au physique intimidant, aux shows imprévisibles et à la discographie mosaïque (du hip-hop bricolo à l’électro Dada, pour résumer).

Mariage de raison? Plutôt affaire de contraires qui finalement s’attirent, trouvant aussi dans leur goût commun pour le cinéma de Billy Wilder ou les épopées pop grandioses des sixties une pierre d’angle convenable à l’accomplissement d’un projet dispensable, mais néanmoins touchant. «Touchant», parce que derrière sa mélancolie orchestrée, sa dépression cool, Room 29 traite principalement de mémoire collective, de construction et disparition de mythes contemporains dont la culture populaire toujours et encore se nourrit.

Entre fiction et réalité

Piano, voix, quatuor à cordes, noir et blanc: Jarvis et Chilly délaissent les épisodes célèbres qui ont fondé la réputation du Château Marmont (overdose de John Belushi, orgies de Dennis Hopper, etc.) pour préférer interroger la ligne délicate qui sépare fiction et réalité. Illusion et clarté. Une méditation tout entière concentrée dans «Bombshell», récit de la nuit de noce vécue par Jean Harlow, sex-symbol des années 1930. Impuissant, son époux se convainc que la bombe platine fera enfin de lui un homme. Désastre. Deux mois après leur séjour au Marmont, incapable d’affronter le réel, il se tire une balle dans la tête.


A écouter: Jarvis Cocker & Chilly Gonzales, «Room 29» (Deutsche Grammophon).

A voir: Chilly Gonzales en concert le 2 juillet au Montreux Jazz Festival.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo culture

Comment faire peur au cinéma?

Du «Voyage sur la Lune» à «La nonne» en passant par le «Projet blair witch»: comment le film d'épouvante est-il né et comment ses codes ont-ils évolué au fil du temps? Décryptage en images

Comment faire peur au cinéma?

n/a