La force du plan. Dans Lumen, comme dans Mire et Underground, ses deux créations précédentes, Jasmine Morand propose un drôle de deal à ses 13 danseurs: devenir des lignes ou des formes en mouvement sur un tableau. C’est que la chorégraphe recourt à un miroir accroché aux cintres pour montrer ses interprètes qui, sur la scène, sont disposés sur un plan incliné, les dérobant aux yeux du public. Ainsi, jeudi soir, à Vevey, au Théâtre Le Reflet qui portait du coup très bien son nom, le spectateur n’a pas vu les corps réels des artistes, mais leurs reflets projetés dans les hauteurs. Vertige.

Et ce constat déconcertant: les silhouettes aplaties, dessinant des combinaisons graphiques, ont plus fasciné que les corps en trois dimensions, se levant, lumineux, à la fin de la pièce. Comme si, en se redressant dans notre espace commun, les danseurs perdaient en séduction ce qu’ils gagnaient en humanité. La fable est belle. Elle raconte le surplus d’envoûtement de ce qui est sibyllin et éloigné…

Pierre Soulages, source d’inspiration

Jasmine Morand aime les arts plastiques. Pour Lumen, qui part du plus sombre pour aller vers le plus éclairé, la Veveysanne, née à Zurich en 1977, dit s’inspirer de Pierre Soulages et de Maurits Cornelis Escher. Au premier, prince du noir, elle emprunte bien sûr les infinies nuances de la gamme obscure. Avec le second, formidable dessinateur illusionniste, Jasmine Morand explore cet art de l’image qui brouille les pistes et ouvre de vastes horizons.

Ces influences ne sont pas volées. Lauréate 2018 du concours Label + romand, Lumen  subjugue par la puissance des images proposées. Au début, alors que le vent souffle (musique de Dragos Tara), des mains, des pieds, taches de clarté, réveillent le noir ambiant (éclairages de Rainer Ludwig). Ces membres autonomes évoquent l’univers de Frankenstein où la vie n’a pas besoin du tout pour s’exprimer. Lorsqu’une main caresse un dos ou saisit un pied, on pense aussi à ces macchabées pas tout à fait refroidis qui se rappellent au bon souvenir des vivants.

Ballet grouillant

Le souterrain règne d’ailleurs en maître au début de Lumen. En témoigne ce formidable tressage rappelant le ballet organique des vers grouillants. Tous les danseurs se mélangent et s’agitent dans une semi-obscurité. C’est que la nuit – ou la mort – favorise ce commerce des corps.

Et puis, il n’est plus temps de lutter et de se cramponner. Les silhouettes cuirassées de noir (costumes de Tony Teixeira) lâchent l’affaire et cascadent au bas du plan incliné. C’est beau comme une reddition. Sauf que non, il faut remonter et tenter de retrouver sa place au soleil, là-haut, dans le monde éclairé. Mais cette fois, l’ascension se fait à l’unisson. Tous enchâssés, sur la même ligne, les personnages de l’ombre semblent conscients que seule la solidarité permet d’accéder à un stade supérieur de l’évolution. D’ailleurs, les figures passent de larves à poissons. Soudain, des bans strient l’espace de lignes obliques…

L’abstraction, une force

Il serait faux, pourtant, de vouloir absolument coller du sens à ces évolutions kaléidoscopiques et autres tissages graphiques. Le rythme, les textures, la variété des images suffisent au plaisir des sens. Comme cette séquence où les danseurs alternent des droites et des losanges de manière cadencée. Ou ces corps qui coulissent, se métissent, se doublent pour finir éparpillés sur le plan, abandonnés.

Au fil de la pièce, la lumière augmente, découpant de manière plus distincte ces silhouettes de toutes les générations – Jasmine Morand emploie à dessein des danseurs âgés de 20 à 50 ans. Le plan de scène change aussi d’inclinaison pour nous permettre de découvrir les interprètes sans le filtre du miroir. Cet avènement des corps dressés permet de rencontrer des visages, des personnes. On est touchés de retrouver l’humain après avoir admiré la valse enivrante de figures abstraites et toujours recomposées. Mais, et c’est étrange, on se sent aussi orphelins de la puissance qui a précédé.

Désormais, même s’ils se balancent à l’unisson, ces individus distillent leurs singularités et on se met à les détailler un peu platement. Avant, on admirait des formes hallucinantes et hallucinées, un élan collectif et indifférencié. Avant, on était fascinés par la force du plan.


Lumen, à voir encore ce soir 25 septembre, Théâtre Le Reflet, Vevey. Puis les 1er et 2 octobre, Théâtre Benno Besson, Yverdon-les-Bains. Les 8 et 9 octobre, Equilibre-Nuithonie, Villars-sur-Glâne. Le 22 octobre, Théâtre du Passage, Neuchâtel.