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Jaume Cabré: «Il m’arrive d’être Dieu»

Auteur de l’œuvre symphonique «Confiteor», l'écrivain catalan donnait une conférence sur la «création du monde» à Genève. Il dit chercher le moyen de fuir ses personnages

Jaume Cabré est un type tranquille. Derrière cette moustache avenante, difficile d’imaginer l’esprit tortueux à l’origine de «Confiteor» (Actes Sud, 2013). Un roman symphonique de quelque 1000 pages aux racines du Mal de l’Europe: de l’Inquisition aux heures les plus sombres du franquisme, en passant l’Holocauste.

L’ancien enseignant de littérature, 69 ans, est pourtant bien le créateur de l’univers de «Confiteor» («Jo confesso», dans sa version originale en catalan): une galerie de quelque 150 personnages – dûment répertoriés à la fin de l’ouvrage – répartis sur cinq siècles d’histoire. On entre dans cette œuvre sur la pointe des pieds comme on visite une cathédrale. Avec ses portes à travers l’histoire et son système de collision de personnages, Jaume Cabré bouleverse tous les codes de narration. Sa madeleine, c’est un violon Storioni datant du XVIIIe siècle. Une pièce d’exception qui sert de fil conducteur au récit et qui passe de main en main à travers l’histoire sanglante de l’Europe.

Traduit en 17 langues, «Confiteor» est déjà l’une des œuvres centrales de la littérature catalane. Jaume Cabré – Prix d’honneur des lettres catalanes pour l’ensemble de son œuvre – a fui les lumières de la ville pour s’installer à Matadepera (8300 habitants), dans la campagne barcelonaise. Il était de passage à Genève fin novembre pour y présenter une conférence devant la Société de Lecture: «Confiteor»: la création du monde».

Le Temps: Vous avez mis huit ans pour écrire les quelque 1000 pages de «Confiteor». En tant qu’écrivain, comment est-ce qu’on survit à une telle œuvre?

Jaume Cabré: Il faut trouver le moyen de fuir ses personnages. Sinon, ils continuent de vivre avec toi. Et tu continues à écrire leur histoire encore et encore. On ne termine pas un livre, on l’abandonne. Mon précédent roman – «Les Voix du Pamano» – m’a occupé sept ans. Celui d’avant – «L’Ombre de l’Eunuque» – six ans. A chaque fois, je me disais «plus jamais». Ce qui m’a sauvé c’est d’écrire autre chose: un livre de réflexion ou des nouvelles pour enfants.

– Comment avez-vous su qu’il fallait mettre un point final à «Confiteor»?

– Il y a un moment où un seul mot supplémentaire peut faire écrouler tout l’édifice. Quand tu t’en rends compte, il faut savoir abandonner. C’est d’ailleurs écrit à la fin du livre: «J’ai décidé de laisser cette œuvre définitivement inachevée le…»

– En entrant dans votre «cathédrale» – avec ses allers-retours dans le temps, ses détails qui ne prennent leur importance que des centaines de pages plus loin –, on se demande combien de fois vous avez réécrit chaque passage.

– La réécriture est constante. Quand je découvre de nouvelles possibilités narratives, je les travaille avant même de savoir si elles auront leur place avec le reste du matériel narratif. Pour «Confiteor», je ne me suis jamais dit que j’allais écrire un livre sur un enfant qui a grandi. Pendant longtemps, Adrià – mon personnage principal – n’existait pas. J’avais un inquisiteur, un hiérarque nazi, un moine demandant refuge dans un monastère… Mais je me suis rendu compte que tous ces personnages étaient très éloignés de moi. Je me suis dit: «Prends quelqu’un dont tu te sens proche.» Et ce gamin est apparu. Il est né chez moi, à l’Eixample (au cœur de Barcelone, ndlr), dans la maison de mes parents. Ça m’a donné une certaine sécurité, ça, je connaissais. Ensuite je me suis dit: «Bon, on va faire grandir cet enfant. On verra.» Mais je ne savais pas encore comment Adrià serait lié à l’inquisiteur ou aux Nazis. Le violon n’est apparu, lui, qu’après un ou deux ans.

– «Confiteor» est donc un patchwork de textes?

– Disons que la planification n’entre pas dans ma manière de travailler. Je ne sais pas le faire. Je me mets à écrire des trucs et ensuite je regarde ceux qui m’attirent le plus et comment ils peuvent être liés entre eux. En fait, je ne sais jamais quand je commence un nouveau roman…

– Et l’immense bibliothèque d’Adrià, c’est la vôtre?

– Non, non. Je ne suis pas millionnaire, ni violoniste, ni surdoué. Mais, qu’est-ce que j’aimerais l’avoir cette bibliothèque! Chaque semaine, je reçois de nouveaux livres chez moi. Je ne sais plus où les mettre. Adrià n’a pas ce problème parce que je lui ai fait une très grande maison. Il m’en a toujours été très reconnaissant.

– Dans votre roman, il y a un passage magistral sur l’installation de cette bibliothèque, chambre par chambre, comme s’il s’agissait de la création du monde. Vous vous prenez pour Dieu?

– Non… Mais parfois je suis Dieu! Je me souviens d’une lectrice polonaise qui me reprochait d’avoir affligé la maladie d’Alzheimer à un grand intellectuel comme Adrià. Je lui ai parlé de la surdité de Beethoven mais elle ne voulait pas l’accepter. J’ai fini par lui dire que c’était comme ça parce que quand j’écris je suis Dieu. Etre écrivain c’est prendre des centaines de petites décisions qui vont influencer la vie des personnages. Et à un moment chaque histoire doit avoir une fin. Il faut accepter ce destin littéraire.

– Vous me parliez de votre fatigue tout à l’heure. C’est pesant d’être Dieu?

– (Rire) C’est très dur d’écrire, d’être exigeant avec son travail. A chaque livre, je me sens un peu meilleur écrivain. Mais cela implique également plus de responsabilités et de crainte d’écrire des choses sans intérêt. Quand je mets un point final à un livre, je sais que je ne peux plus rien faire pour lui. C’est pour ça qu’ils prennent autant de temps à arriver.

– Pourquoi est-ce que vous écrivez?

– La seule chose que je sais c’est que je ne pourrais pas arrêter. Malgré la fatigue.

– Adrià Ardèvol maîtrise une douzaine de langues et «Confiteor» regorge de passages dans toutes les langues. Finalement, votre œuvre sur le «mal européen» est aussi un manifeste pour sa diversité?

– Comme disait Umberto Eco, la langue officielle de l’Europe c’est la traduction. Et chaque langue est une manière de voir et de comprendre le monde. Je pense comme George Steiner: à chaque fois qu’une langue meurt, c’est une catastrophe pour l’humanité.

– Il y a un passage où vous expliquez qu’on n’habite pas un pays mais une langue. Combien de langues habitez-vous?

– Je parle catalan, castillan et français. Et j’ai quelques échos d’anglais ou d’allemand. Bien sûr, j’aurais aimé être comme Adrià. D’une certaine manière c’est une projection.

– Vous êtes né et avez grandi sous le franquisme et l’interdiction du catalan. Mais contrairement à la génération d’écrivains à laquelle vous appartenez vous avez toujours écrit en catalan…

– C’est la langue qui «me sort de l’âme». Celle que m’ont apprise mes parents. A mes débuts on m’a proposé d’écrire en castillan pour être lu davantage. Mais, même si j’ai un niveau raisonnable dans cette langue, je n’ai pas les mêmes armes narratives. Si j’avais écrit «Confiteor» en castillan, le roman n’aurait pas été pareil.

– Certains des plus vibrants hommages à Barcelone – comme la Cité des prodiges d’Eduardo Mendoza – ont été écrits en castillan. Votre signature apparaît sur un manifeste indépendantiste visant à convertir le catalan en langue unique de la région…

– C’est une mauvaise lecture qui en a été faite. Le manifeste parlait du besoin de protéger le catalan. Mais, à aucun moment nous avons exclu d’avoir une seconde langue officielle. Cela étant dit, la langue de Barcelone c’est le catalan. Le castillan est une imposition. Pendant longtemps, on ne pouvait parler catalan qu’à voix basse, la littérature était clandestine. Cela a créé une génération de gens qui sont passés au castillan. Aujourd’hui la ville est bilingue – ou plus précisément elle compte 465 langues – mais on a réussi à ce que le catalan et le castillan coexistent pacifiquement. Avec le modèle d’immersion linguistique, les gens apprennent les deux et utilisent celle qui leur convient le plus.

– Ne pas posséder d’Etat propre est-il problématique pour la sauvegarde de la langue catalane?

– Clairement, il est essentiel d’avoir un Etat qui la biberonne et veille sur elle. Vous pouvez comprendre ça en Suisse, avec vos quatre langues officielles et vos citoyens qui parlent plusieurs langues. En Espagne, le catalan est co-officiel, le castillan officiel. Mais cela ne veut pas dire qu’elle est bien reçue ou protégée. C’est l’un des éléments qui poussent à chercher la voie la plus rationnelle vers l’indépendance.

– On dit que vous êtes plus connu en Allemagne qu’à Madrid…

– C’est bien possible. Mais depuis «Confiteor», tous mes livres ont été traduits en castillan. Je suis très content. J’ai acquis beaucoup de lecteurs espagnols. Avant, il y avait beaucoup plus de réticences pour tout ce qui vient de la Catalogne.


«Confiteor» (Jo confesso), de Jaume Cabré, Ed. Actes Sud, 2013, traduction: Edmond Raillard

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