Rabih Abou-Khalil. Em Português. (Enja/Musikvertrieb)

Il y a quelques années, le long des rues tombantes d'Istanbul, un Libanais d'Allemagne faisait ses courses. D'un magasin de musique à l'autre, il s'informait sur les récentes tendances du chant ottoman, les arrière-fonds du soufisme maïeutique et les cordes orthodoxes. Au bout d'une petite heure de traque, il avait acquis l'équivalent sous cellophane de la phonothèque nationale turque.

Rabih Abou-Khalil, cet homme de Beyrouth qui vit à Munich, a commencé il y a trente ans par fuir son pays miné. En exil, il apprend le contrepoint, la soif d'autrui, la flûte traversière et, surtout, il peaufine son luth arabe, un oud dont les chroniques médiévales chantent encore les boyaux tendus et la plume d'aigle.

Il y a vingt ans, Rabih publie ses premiers disques de jeunesse – un titre l'indique, Al-Jadida à la pochette noire et aux calligraphies d'or. Sa musique est immédiatement suivie dans le monde arabe où le maqam classique, l'écriture modale, cherche encore des rénovateurs de l'acabit de l'Irakien Munir Bachir. Rabih Abou-Khalil ne sera pas celui-là.

Il dédie des morceaux à Ornette Coleman, convie des jazzmen, des ensembles à cordes, Bach, ce qui lui passe dans les méninges, particulièrement gourmandes. L'écriture de Rabih, qui joue beaucoup sur les mesures composées et un sens des textures (harmonica avec tuba, batterie et accordéon), fait de lui une sorte de machine à synthétiser la Méditerranée.

Ainsi, après avoir traversé l'Italie, notamment, Rabih débarque au Portugal. Un très jeune chanteur de fado, 26 ans de tristesse dans la gorge, Ricardo Ribeiro, qui s'attaque au répertoire. Ce n'est pas le récit d'un tourisme lusophone, ni la énième ode au métissage global. Rabih fait du Rabih. Le luth qui poursuit la mélodie, ces batteries aux tambours lourds et rompus, le tubiste Michel Godard qui ajuste son serpentin. Quelque chose comme l'orchestre de chambre d'un port sans âge où les marins se réunissent pour se parler avec les mains.

Une poétique de fin de marée, une musique écrite par Rabih Abou-Khalil, qui rappelle davantage les valses tournicotantes de Tziganie, ou les tarentelles des Pouilles, que la lente immersion du fado. Et pourtant, cela marche. Il y a cette tradition, portugaise, qui est en réalité un sens du voyage. Le fado est arabe, noir, juif; tout ce que Lisbonne a retenu de ses évasions et de ses accueils.

C'est une odyssée d'intelligence, qui glisse vers l'Espagne du flamenco, qui s'allonge aux nuits grisées du Maroc, jusqu'au Liban cosmopolite, musulman et chrétien. Rabih ne joue pas l'amour recomposé de l'Andalousie, ce mythe éteint de la rencontre sans défiance. Mais une sorte de tension culturelle, où les liens se jouent surtout dans les failles.

Rien ne ressemble plus à un disque de Rabih que son prédécesseur. Et pourtant, il reste dans cette fresque majeure, où une touche infime modifie le climat, une exigence de percée que le luthiste est presque seul, dans les musiques improvisées, à préserver. De ce point de vue, Em Português confirme surtout un sens du souffle, une dérision permanente qui n'exclut pas la profondeur.

Peu à peu, cet homme de nulle part, attaché à ne pas devenir le porte-voix de quiconque, fonde sa propre tradition.