Chick Corea & Gary Burton. The New Crystal Silence. (Concord/Universal)

Comment dire? Ce double CD fait ouvertement dans la duplicité. Tout de luxe vêtu, il abrite sous un même boîtier le meilleur et le pire. Il faut l'acheter et le jeter, le choyer et s'en purger. Le tout dans un mouvement d'amour-haine tel qu'on n'en avait pas éprouvé depuis longtemps dans cette musique de passions jamais assouvies qu'on s'obstine à nommer, faute de mieux mais surtout faute de pire, jazz. Ce New Crystal Silence entend donc célébrer le 35e anniversaire de l'album éponyme, soit la première rencontre enregistrée entre Chick Corea le pianiste vif et Gary Burton le vibraphoniste cristallin. En 1972, la mode n'était pas encore aux duos, surtout sans filet, et ce duel tout de poétique virtuosité (mais oui, c'est possible) allait non seulement cartonner au box-office mais donner l'envie de duettiser à une pléiade de bretteurs potentiels.

Acceptée pour d'obscures raisons, dont sans doute l'éternelle aura de respectabilité que confère aux jazzmen un vernis classique, l'invitation du Sydney Symphony à le rejoindre sur scène apparaît comme la typique fausse bonne idée. Elle fait l'objet du premier CD, attrape-gogos commercialement explicable mais artistiquement asphyxiant: au pire pompeux, au mieux inutile, comme courir un cent mètres en scaphandre. On vantera peut-être les relents cinématographiques de cette écriture très visuelle. Soit, mais les références qui viennent à l'esprit sont lourdement périmées. On navigue entre la naphtaline (l'introduction de «Crystal Silence» et son mystère de pacotille sort d'un film de la Hammer où l'on s'amuse très conventionnellement à se faire peur ­devant le grand face-à-face Christopher Lee-Peter Cushing) et le carton-pâte (les cuivres pétaradants de «Love Castle» suggèrent un «Spartacus Rides Again» ou un «Ben-Hur, le retour»). La pesanteur du dispositif paralyse même la pourtant alerte «Fiesta», ici travestie en bamboula d'obèses sur goudron frais.

Trêve de sinistrose. Le second CD, lui, sort tout droit du paradis. Un hyper-paradis même, tant il dépasse en béatitude l'original. Normal: dans une formule où l'on ne peut compter que sur soi et sur l'autre pour varier les couleurs, les années de gamberge et leur somme d'expériences sont un facteur déterminant. C'est parce que Corea a caracolé sur les crêtes du flamenco, que Burton s'est brûlé au soleil noir du «tango nuevo» de Piazzolla que leur version d'«Alegria», toute en arêtes tranchantes, peut accéder à un tel degré d'incisive concision. La patine est passée par là – une patine à l'envers qui n'a pas recouvert mais découvert, écorché, ramifié le système nerveux de cette entité bicéphale si organiquement unifiée. Chacune des deux moitiés de cet organisme unicellulaire est capable, aujourd'hui beaucoup mieux qu'hier, d'anticiper les envies, les résistances, les attentes de l'autre, toute une palette émotionnelle prodigieusement complexe à l'œuvre dans ce récital norvégien. De sorte que ce duo tel qu'il se décline aujourd'hui est à la fois l'expression d'une maturité biologiquement atteinte, et d'un raffinement dans l'interaction qui évoque les ondes d'une vie intra-utérine. Une manière, vertigineuse, de jongler avec l'avant et l'après, de réaffirmer que le temps de l'art n'est pas celui de la biologie. Ce qui fait du binôme Corea-Burton le duo le plus bergsonien de l'histoire du jazz.