Jazz. Jason Moran. Same Mother (Blue Note 7243571781/EMI)

Jason, sa toison mord. Il suffit de l'avoir vu, en mocassins italiens, entouré de toiles de Basquiat, dans son appartement long d'Harlem, pour capter que le personnage est un carnassier. Il a 29 ans, moustache fine d'Erol Flint revenu des ghettos texans. Il est marié à une chanteuse d'opéra dont la chevelure afro passe à peine le palier. Il déjeune une fois par semaine avec Andrew Hill, philosophe pianiste de l'après-Monk. Et il passe ses rares après-midi désœuvrés à écouter le rap de Biz Markie, sur son iPod, devant les œuvres abstraites du Moma. Jason Moran, outre son exigence extrême de sophistication et de raffinement urbains, joue grave. En six albums pour Blue Note, il a détrôné la plupart des mini-gloires enflées du swing contemporain. Il a réussi à réhabiliter un certain modèle, établi il y a cent ans ou presque à Harlem, le pourvoyeur de jazz lettré, sapé comme un pape labile. Un héritier du Duke, en somme.

Jason avait averti, il allait se mettre au blues. Après avoir déjoué Afrika Bambaataa, James P. Johnson, Monk, et s'être fait dupliqué la bobine sur la moindre gazette à jazz, il souhaitait revenir au premier cri. Pas forcément celui que lui-même poussait un jour dans une banlieue de Houston. Même celui, assurément, que l'Amérique noire a ruminé, trituré, salopé parfois à force de l'aimer dru. Du blues au coin de l'esprit, toujours. Alors, Jason a consommé du Jelly Roll Morton, des vieilleries de jouvence, Albert King aussi. Et, dans Same Mother, il fait mieux qu'un petit écart esthétique. Il s'y plonge, en apnée. Jason Moran, dès la mesure n° 1 de «Gangsterism on the Rise» (toujours cette obsession du gangster cravaté, Alcaponien), lève la barre. Il puise dans les doigtés de Tatum, les brigandages mississippien et il s'en extrait. Avec son trio de compétition, Tarus Mateen à la basse, Nasheet Waits aux baguettes.

Jason Moran entre en studio, comme un acteur stanislavskien entre en tournage. Il aura travaillé sur la sensation du blues avant sa forme, sur son aventure plutôt que sa couleur. Moran passe par les états du blues avec un guitariste, Marvin Sewell dont il faudrait dire l'ampleur du projet, mêler Marc Ribot à Johnny Lee Hooker. Et c'est possible. Moran joue les blues qui le traversent. Celui du Texas, façon Wim Wenders-Ry Cooder, tarabusté par ses grands espaces creux et ses chaleurs lisses. Celui de la Nouvelle-Orléans, où des pianistes alcoolisés se faisaient trouer la peau malgré la pancarte. Celui de Chicago, aussi, qui est celui d'une ruée vers l'or; où l'or était finalement une usine à la chaîne et les musiciens des cache-misère.

Et puis, pour Moran qui est plus fin que cela, le blues ne s'arrête pas aux frontières du «Monde libre». Il imprime la pellicule soviétique d'Eisenstein, dont Jason reprend la bande sonore de Prokofiev pour le film Alexander Nevsky. Le blues se lit, chez le pianiste au chapeau feutré, comme un défi à l'espace-temps. Il pose en noir et blanc bruni, avec une photographie de sa mère, pour dire que cette musique est un cordon ombilical. Mais il insiste d'abord sur l'actualisation des flux vieux. On ne joue pas du blues de conservatoire, son maître Jaki Byard le lui a répété mille fois. Mais on raconte le bitume, les ghettoblasters, les tags, le basket. Et, déjà, on est dans le blues. Plus que jamais, Jason Moran met sa virtuosité lestée au service d'une musique qui n'arrive pas à le faire rire. Mais qui dit son temps, son épopée.

Il y a une fascination de Moran pour les disciples de Monk. Il a étudié avec Byard, Muhal Richard Abrams, Andrew Hill et il rend ici hommage à Mal Waldron, parti trop tôt avec ses cheveux en mousse et ses doigts clopés («Fire Waltz»). Moran a compris vite qu'il ferait forcément de la deuxième main. Que le jazz grande époque était révolu, enterré. Il a appris le swing auprès de types qui avaient serré la main de Thelonious, c'est quelque chose.

Mais il a surtout cherché des traducteurs, des herméneutes. Jason Moran a cette ambition, depuis le premier chorus, de ne pas cloîtrer le jazz chez les jazzeurs (dont le nombre flétrit à chaque saison). Il veut inscrire sa manière dans l'Afro-Amérique d'aujourd'hui. Sans renoncer à une once de savoir. Alors, il transmet la parole monkienne sur un débit de scandeur du Bronx.

Alors, Jason Moran est sans doute ce qu'il fallait à la musique instrumentale noire. Un beau gars sage qui vous parle de hip-hop et vous glisse du blues dans les

interstices.

Jason Moran en concert au Cully Jazz Festival, 8 avril à 20h30. (Loc/Rens: http://www.cullyjazz.ch)