Johnny Hodges. The Johnny Hodges/Wild Bill Davis Project. (5 CD Lone Hill/Musikvertrieb)

Il faut imaginer Johnny Hodges heureux. Ces faces des années 1961-1966 y aident, qui sont un peu le cadeau différé du centenaire Hodges célébré l'an passé. Affublées du sous-titre pompeux de «Johnny Hodges/Wild Bill Davis Project», ­elles présentent un soliste enjoué, comme libéré du rôle toujours plus codifié qu'il jouait dans l'orchestre d'Ellington, son employeur de presque une vie. Une sorte d'incartade à répétition que le Duke a tolérée, certainement pas encouragée, lui qui considérait Hodges comme un effet personnel aussi nécessaire à son quotidien que, disons, sa brosse à dents. Si cette infidélité au cocon ducal l'aiguillonne, lui le zen congénital, elle n'agit pas contre sa nature. Tout à l'opposé de son rival Charlie Parker, dont l'irruption l'a brusquement relégué à la deuxième place des saxophonistes alto, il refuse dans son expression tout ce qui pourrait s'apparenter à de la logorrhée. Retranché derrière une apathie de Droopy des anches, il fait du flegme l'un des beaux-arts, et sans aucun doute une protestation muette contre son destin singulier d'indétrônable détrôné. Mais le flegme, lorsqu'il est intelligent, s'alimente à l'humour, et Johnny Hodges n'en est pas dénué. Questionné un jour sur l'impassibilité de sphinx qu'il affichait sur scène, il aurait répondu qu'il avait l'habitude de garder les yeux fixés sur la sortie de secours, au cas où!

Il arrive ici, beaucoup plus que de coutume, à cet homme-qui-ne-rit-jamais de trahir sa posture de Buster Keaton du jazz par un sourire impromptu: la pochette de Stride Right, l'un des albums originaux ci-inclus, immortalise l'une de ces rares dérogations à la maîtrise des zygomatiques. Le climat festif, presque fêtard, de ces séances doit beaucoup à Wild Bill Davis, boute-en-train au grand cœur dont l'orgue aux mille ruses peut passer pour un avatar du gaz hilarant. Pas deux comme lui pour ouvrir les vannes du swing et faire sortir de sa boîte à malice la fureur et la riche tessiture d'un big band. Celui de Count Basie par prédilection, dont il adapte ici à son tempérament le très délicat «Lil'Darlin'». Hodges saisit l'occasion de réaliser l'un de ses vieux fantasmes fusionnels: plonger dans la forge de Basie les créations aristocratiquement armoriées d'Ellington. La réussite est jubilatoire: appuyant son remodelage du thème sur les moyens les plus discrets (découpage, accentuation, respiration), il en épouse avec infiniment de tact la ligne mélodique, qu'il infléchit pourtant vers sa manière toute personnelle de se détacher pudiquement d'un thème, alors même qu'il s'y investit avec la fougue d'une présence charnelle quasi copulante.

Tout ne vole pas à ce niveau de créativité stratosphérique, qu'entachent par exemple les piteux bonus kitsch du vol. 1, à peine dignes d'une intégrale Billy Vaughn ou Alain Morisod. Mais c'est peu de choses en comparaison de cette succession quasi ininterrompue de moments de grâce où l'on croise d'autres interlocuteurs miraculeux: Lawrence Brown, un vrai lymphatique celui-là, au phrasé roucoulant qui peut aussi bien se relâcher dans l'ampoulé que se sublimer dans l'exquis; Grant Green, dont la guitare électrique (une délicieuse hérésie pour les hommes de la génération de Hodges) rajeunit le son d'ensemble; enfin un Earl Hines moins déchiqueté qu'à l'ordinaire, qui cherche avant tout à inscrire sa phrase dans la continuité, histoire sans doute de ne pas heurter le lyrisme de son flamboyant partenaire.